Dans la matinée où Magua conduisit sa troupe silencieuse dans la forêt, en passant près de l'étang des castors, comme nous l'avons déjà rapporté, le soleil, en se levant sur le camp des Delawares, trouva un peuple aussi activement occupé que s'il eût été plein midi. Les femmes étaient toutes en mouvement, les unes pour préparer le repas du matin, les autres pour porter l'eau et le bois dont elle avaient besoin; mais la plupart interrompaient ce travail pour s'arrêter de cabane en cabane, et échanger quelques mots à la hâte et à voix basse avec leurs voisines et leurs amies. Les guerriers étaient rassemblés en différents groupes, semblant réfléchir plutôt que converser, et quand ils prononçaient quelques mots, c'était avec le ton de gens qui avaient médité avant de parler. Les instruments nécessaires à la chasse étaient préparés dans les cabanes; mais personne ne paraissait pressé de s'en servir. Çà et là on voyait un guerrier examiner ses armes avec une attention qu'on y donne rarement quand on s'attend à ne rencontrer d'autres ennemis que les animaux des forêts. De temps en temps les yeux de tout un groupe se tournaient en même temps vers une grande cabane placée au centre du camp, comme si elle eût contenu le sujet de toutes les pensées et de tous les discours.
Pendant que cette scène se passait, un homme parut tout à coup à l'extrémité de la plate-forme du rocher sur laquelle le camp était situé. Il était sans armes, et la manière dont son visage était peint semblait avoir pour but d'adoucir la férocité naturelle de ses traits. Lorsqu'il fut en vue des Delawares il s'arrêta et fit un signe de paix et d'amitié en levant d'abord un bras vers le ciel, et en appuyant ensuite une main sur sa poitrine. Les Delawares y répondirent de la même manière, et l'encouragèrent à s'approcher en répétant ces démonstrations amicales.
Assuré ainsi de leurs dispositions favorables, cet individu quitta le bord du rocher où il s'était arrêté un instant, son corps se dessinant sur un horizon paré des belles couleurs du matin, et s'avança lentement et avec dignité vers les habitations. Tandis qu'il s'en approchait, on n'entendait que le bruit des légers ornements d'argent suspendus à son cou et à ses bras, et des petites sonnettes qui ornaient ses mocassins de peau de daim. Il faisait des signes d'amitié à tous les hommes près desquels il passait, mais n'accordait aucune marque d'attention aux femmes, comme s'il eût pensé qu'il n'avait pas besoin de capter leur bienveillance pour réussir dans l'affaire qui l'amenait. Quand il arriva près du groupe qui contenait les principaux chefs, comme l'annonçait leur air de hauteur et de dignité, il s'arrêta, et les Delawares virent que l'étranger qui arrivait parmi eux était un chef huron qui leur était bien connu, le Renard-Subtil.
Il fut reçu d'une manière grave, silencieuse et circonspecte. Les guerriers qui étaient sur la première ligne s'écartèrent pour faire place à celui d'entre eux qu'ils regardaient comme leur meilleur orateur, et qui parlait toutes les langues usitées parmi les sauvages du nord de l'Amérique.
— Le sage Huron est le bienvenu, dit le Delaware en maqua; il vient manger son suc-ca-tush[65] avec ses frères des lacs.
— Il vient pour cela, répondit Magua avec toute la dignité d'un prince de l'Orient.
Le chef delaware étendit le bras, serra le poignet du Huron en signe d'amitié, et celui-ci en fit autant à son tour. Alors le premier invita Magua à entrer dans sa cabane et à partager son repas du matin. L'invitation fut acceptée, et les deux guerriers, suivis de trois ou quatre vieux chefs, se retirèrent, laissant les autres Delawares en proie au désir de connaître le motif de cette visite extraordinaire, mais ne témoignant leur curiosité ni par une syllabe ni par le moindre geste.
Pendant le repas, la conversation fut extrêmement réservée, et ne roula que sur la grande chasse dont on savait que Magua s'était occupé quelques jours auparavant. Les courtisans les plus déliés n'auraient pu mieux que ses hôtes avoir l'air de regarder sa visite comme une simple attention d'amitié, quoique chacun d'eux fût intérieurement convaincu qu'elle devait avoir quelque motif secret et important. Dès que l'appétit fut satisfait, les squaws enlevèrent les gourdes et les restes du déjeuner, et les deux orateurs se préparèrent à faire assaut d'esprit et d'adresse.
— Le visage de notre père du Canada s'est-il retourné vers ses enfants les Hurons? demanda le Delaware.
— Quand s'en est-il jamais retourné? dit Magua; il appelle les
Hurons ses enfants très chéris.