— Delaware, dit le sage, Delaware indigne de ce nom, depuis bien des hivers mon peuple n'a pas vu briller un soleil pur; et le guerrier qui abandonne sa tribu tandis qu'elle est enveloppée par le nuage de l'adversité, est doublement traître envers elle. La loi du Manitou est juste, elle est immuable; elle le sera tant que les rivières couleront, et que les montagnes resteront debout, tant qu'on verra la feuille de l'arbre naître, se dessécher et tomber.

— Cette loi, mes enfants, vous donne tout pouvoir sur ce frère indigne; je l'abandonne à votre justice.

Aucun mouvement, aucun bruit n'avait interrompu Tamenund; il semblait que chacun retint sa respiration pour ne rien perdre des paroles que ferait entendre le prophète delaware. Mais dès qu'il eut fini de parler, un cri de vengeance s'éleva de toutes parts, signal effrayant de leurs intentions féroces et sanguinaires. Au milieu de ces acclamations sauvages et prolongées, un des chefs proclama à haute voix que le captif était condamné à subir l'effroyable épreuve du supplice du feu.

Le cercle se rompit, et les accents d'une joie barbare se mêlèrent au tumulte et aux embarras qu'occasionnaient ces affreux préparatifs. Heyward, avec un désespoir presque frénétique, luttait contre ceux qui le retenaient; les regards inquiets d'OEil-de-Faucon commencèrent à se promener autour de lui avec une expression d'intérêt et de sollicitude, et Cora se jeta de nouveau aux pieds du patriarche pour implorer sa pitié.

Au milieu de toute cette agitation, Uncas seul avait conservé toute sa sérénité. Il regardait les préparatifs de son supplice d'un oeil indifférent, et lorsque les bourreaux s'approchèrent pour le saisir, il les vit arriver avec une contenance ferme et intrépide. L'un d'eux, plus sauvage et plus féroce que ses compagnons, s'il était possible, prit le jeune guerrier par sa tunique de chasse, et d'un seul coup l'arracha de son corps; alors, avec un rugissement sauvage, il sauta sur sa victime sans défense, et se prépara à la traîner au poteau.

Mais dans le moment où il paraissait le plus étranger aux sentiments humains, le sauvage fut arrêté aussi soudainement dans ses projets barbares que si un être surnaturel se fût placé entre lui et Uncas. Les prunelles de ce Delaware parurent prêtes à sortir de leurs orbites; il ouvrit la bouche sans pouvoir articuler un son, et on eût dit un homme pétrifié dans l'attitude du plus profond étonnement. Enfin, levant lentement et avec effort sa main droite, il montra du doigt la poitrine du jeune prisonnier. En un instant la foule entoura celui-ci, et tous les yeux exprimèrent la même surprise en apercevant sur le sein du captif une petite tortue, tatouée avec le plus grand soin, et d'une superbe teinte bleue.

Uncas jouit un moment de son triomphe, et regarda autour de lui avec un majestueux sourire: mais bientôt, écartant la foule d'un geste fier et impératif, il s'avança de l'air d'un roi qui entre en possession de ses États, et prit la parole d'une voix sonore et éclatante, qui se fit entendre au-dessus du murmure d'admiration qui s'était élevé de toutes parts.

— Hommes de Lenni-Lenapes! dit-il, ma race soutient la terre[68]! votre faible tribu repose sur mon écaille. Quel feu un Delaware pourrait-il allumer qui fût capable de brûler l'enfant de mes pères? ajouta-t-il en désignant avec orgueil les armoiries que la main des hommes avait imprimées sur sa poitrine; le sang qui est sorti d'une telle source éteindrait vos flammes. Ma race est la mère des nations.

— Qui es-tu? demanda Tamenund en se levant, ému par le son de voix qui avait frappé son oreille, plutôt que par les paroles mêmes du jeune captif.

— Uncas, le fils de Chingachgook, répondit le prisonnier avec modestie et en s'inclinant devant le vieillard, par respect pour son caractère et son grand âge, le fils de la grande Unamis[69].