— L'heure de Tamenund est proche, s'écria le sage; le jour de son existence est au moins bien près de la nuit! Je remercie le grand Manitou qui a envoyé celui qui doit prendre ma place au feu du conseil. Uncas, le fils d'Uncas est enfin trouvé! Que les yeux de l'aigle près de mourir se fixent encore une fois sur le soleil levant.

Le jeune homme s'avança d'un pas léger, mais fier, sur le bord de la plate-forme, d'où il pouvait être aperçu par la multitude agitée et curieuse qui s'empressait à l'entour. Tamenund regarda longtemps sa taille majestueuse et sa physionomie animée; et dans les yeux affaiblis du vieillard on lisait que cet examen lui rappelait sa jeunesse et des jours plus heureux.

— Tamenund est-il encore enfant? s'écria le prophète avec exaltation. Ai-je rêvé que tant de neiges ont passé sur ma tête, que mon peuple était dispersé comme le sable des déserts, que les Yengeese, plus nombreux que les feuilles des forêts, se répandaient sur cette terre désolée? La flèche de Tamenund n'effraierait même plus le jeune faon; son bras est affaibli comme la branche du chêne mourant; l'escargot le devancerait à la course; et cependant Uncas est devant lui, tel qu'il était lorsqu'ils partirent ensemble pour combattre les blancs! Uncas! là panthère de sa tribu, le fils aîné des Lenapes, le Sagamore le plus sage des Mohicans! Delawares qui m'entourez, répondez-moi, Tamenund dort-il depuis cent hivers?

Le profond silence qui suivit ces paroles témoignait assez le respect mêlé de crainte avec lequel le patriarche était écouté. Personne n'osait répondre, quoique tous retinssent leur haleine, de peur de perdre un seul mot de ce qu'il aurait pu ajouter. Mais Uncas, le regardant avec le respect et la tendresse d'un fils chéri, prit la parole; sa voix était touchante, comme s'il eût cherché à adoucir la triste vérité qu'il allait rappeler au vieillard.

— Quatre guerriers de sa race ont vécu et sont morts, dit-il, depuis le temps où l'ami de Tamenund guidait ses peuples au combat; le sang de la tortue a coulé dans les veines de plusieurs chefs, mais tous sont retournés dans le sein de la terre d'où ils avaient été tirés, excepté Chingachgook et son fils.

— Cela est vrai, cela est vrai, répondit le sage accablé sous le poids des tristes souvenirs qui venaient détruire de séduisantes illusions, et lui rappeler la véritable histoire de son peuple; nos sages ont souvent répété que deux guerriers de la race sans mélange étaient dans les montagnes des Yengeese; pourquoi leurs places au feu du conseil des Delawares ont-elles été si longtemps vacantes?

À ces mots, Uncas releva la tête que jusque alors il avait tenue inclinée par respect, et parlant de manière à être entendu de toute la multitude, il résolut d'expliquer une fois pour toutes la politique de sa famille, et dit à haute voix:

— Il fut un temps où nous dormions dans un lieu où nous pouvions entendre les eaux du lac salé mugir avec fureur. Alors nous étions les maîtres et les Sagamores du pays. Mais lorsqu'on vit les blancs aux bords de chaque ruisseau, nous suivîmes le daim qui fuyait avec vitesse vers la rivière de notre nation. Les Delawares étaient partis! bien peu de leurs guerriers étaient restés pour se désaltérer à la source qu'ils aimaient. Alors mes pères me dirent: «C'est ici que nous chasserons. Les eaux de la rivière vont se perdre dans le lac salé. Si nous allions vers le soleil couchant, nous trouverions des sources qui roulent leurs eaux dans les grands lacs d'eau douce. Là un Mohican mourrait bientôt comme les poissons de la mer s'ils se trouvaient dans une eau limpide. Lorsque le Manitou sera prêt et dira: «Venez», nous descendrons la rivière jusqu'à la mer, et nous reprendrons notre bien. Telle est, Delawares, la croyance des enfants de la tortue, nos yeux sont toujours fixés sur le soleil levant, et non sur le soleil couchant! Nous savons d'où il vient, mais nous ignorons où il va.

«J'ai dit.

Les enfants des Lenapes écoutaient avec tout le respect que peut donner la superstition, trouvant un charme secret dans le langage énigmatique et figuré du jeune Sagamore. Uncas lui-même épiait d'un oeil intelligent l'effet qu'avait produit sa courte explication, et à mesure qu'il voyait que ses auditeurs étaient contents, il adoucissait l'air d'autorité qu'il avait pris d'abord. Ayant promené ses regards sur la foule silencieuse qui entourait le siège élevé de Tamenund, il aperçut OEil-de-Faucon qui était encore garrotté. Descendant aussitôt de l'élévation sur laquelle il était monté, il fendit la foule, s'élança vers son ami, et tirant un couteau, il coupa ses liens. Il fit alors signe à la multitude de se diviser; les Indiens, graves et attentifs, obéirent en silence, et se formèrent de nouveau en cercle, dans le même ordre où ils se trouvaient lorsqu'il avait paru au milieu d'eux. Uncas, prenant le chasseur par la main, le conduisit aux pieds du patriarche.