— Maintenant allez le retrouver, dit le chasseur à Heyward, et donnez de l'occupation à ce bandit en lui parlant: ces deux Mohicans s'en empareront sans rien gâter à la peinture de son corps.
— Je m'en emparerai bien moi-même, dit Heyward avec fierté.
— Vous! Et que pourriez-vous faire à cheval contre un Indien dans les broussailles?
— Je mettrai pied à terre.
— Et croyez-vous que lorsqu'il verra un de vos pieds hors de l'étrier, il vous donnera le temps de dégager l'autre? Quiconque a affaire aux Indiens dans les bois doit faire comme eux, s'il veut réussir dans ce qu'il entreprend. Allez donc, parlez à ce coquin avec un air de confiance, et qu'il croie que vous pensez qu'il est le plus fidèle ami que vous ayez en ce monde.
Heyward se disposa à suivre ce conseil, quoique la nature du rôle qu'il allait jouer répugnât à son caractère de franchise. Cependant chaque moment lui persuadait de plus en plus que sa confiance aveugle et intrépide avait placé dans une situation très critique les deux dames qu'il était chargé de protéger. Le soleil venait déjà de disparaître, et les bois, privés de sa lumière[23], se couvraient de cette obscurité profonde qui lui rappelait que l'heure choisie ordinairement par le sauvage pour exécuter les projets atroces d'une vengeance sans pitié était sur le point d'arriver.
Excité par de si vives alarmes, il quitta le chasseur sans lui répondre, et celui-ci entra en conversation à voix haute avec l'étranger qui s'était joint le matin avec si peu de cérémonie à la compagnie du major. En passant près de ses compagnes, Heyward leur dit quelques mots d'encouragement, et vit avec plaisir qu'elles ne semblaient pas se douter que l'embarras dans lequel elles se trouvaient pût avoir d'autre cause qu'un accident fortuit. Les laissant croire qu'il s'occupait d'une consultation sur le chemin qu'ils devaient suivre, il avança encore, et arrêta son cheval devant l'arbre contre lequel le coureur était encore appuyé.
— Vous voyez, Magua, lui dit-il en tâchant de prendre un ton de confiance et de franchise, que voici la nuit tombante; et cependant nous ne sommes pas plus près de William-Henry que lorsque nous sommes partis du camp de Webb, au lever du soleil. Vous vous êtes trompé de chemin, et je n'ai pas eu plus de succès que vous. Mais heureusement j'ai rencontré un chasseur, que vous entendez causer maintenant avec notre chanteur; il connaît tous les sentiers et toutes les retraites de ces bois, et il m'a promis de nous conduire dans un endroit où nous pourrons nous reposer en sûreté jusqu'au point du jour.
— Est-il seul? demanda l'Indien en mauvais anglais, en fixant sur le major des yeux étincelants.
— Seul! répéta Heyward en hésitant, car il était trop novice dans l'art de la dissimulation pour pouvoir s'y livrer sans embarras; non, Magua, il n'est pas seul, puisque nous sommes avec lui.