— Dites à ces jeunes filles qui montrent tant de douceur et de bonté, qu'un vieillard défaillant dont le coeur est brisé les remercie du fond du coeur. Dites-leur que l'Être que nous adorons tous leur tiendra compte de leur charité, et qu'il viendra un jour où nous pourrons nous trouver réunis autour de son trône, sans distinction de sexe, de rang ni de couleur.
Le chasseur écouta attentivement le vieillard, qui prononça ces mots d'une voix tremblante. Lorsqu'il eut fini, il branla la tête comme pour faire entendre qu'il doutait de leur efficacité.
— Leur tenir ce langage, répondit-il, ce serait leur dire que la neige ne tombe point dans l'hiver, ou que le soleil ne brille jamais avec plus de force que lorsque les arbres sont dépouillés de leurs feuilles.
Alors, se tournant du côté des hommes, il leur exprima la reconnaissance de Munro dans les termes qu'il crut le mieux appropriés à l'intelligence de ses auditeurs. La tête du vieillard était déjà retombée sur sa poitrine, et il se livrait de nouveau à sa morne douleur, lorsque le jeune Français dont nous avons déjà parlé, se hasarda à lui toucher légèrement l'épaule. Dès qu'il eut attiré l'attention du père infortuné, il lui fit remarquer un groupe de jeunes Indiens qui s'approchaient, portant une litière entièrement fermée; et ensuite, par un geste expressif, il lui montra le soleil.
— Je vous comprends, Monsieur, répondit Munro en s'efforçant de parler d'une voix ferme, je vous comprends. C'est la volonté du ciel, et je m'y soumets. Cora, mon enfant, si la bénédiction d'un père au désespoir peut parvenir encore jusqu'à toi, reçois-la avec mes ferventes prières! Allons, Messieurs, ajouta-t-il en regardant autour de lui d'un air calme en apparence, quoique la douleur dont il était navré fût trop violente pour pouvoir être cachée entièrement, nous n'avons plus rien à faire ici; partons.
Heyward obéit sans peine à un ordre qui lui faisait quitter un lieu où à chaque instant il sentait son courage prêt à l'abandonner. Cependant, tandis que ses compagnons montaient à cheval, il trouva le temps de serrer la main du chasseur, et de lui rappeler la promesse qu'il lui avait faite de venir le rejoindre dans les rangs de l'armée anglaise. Alors se mettant en selle, il alla se mettre à côté de la litière; les sanglots étouffés qui en sortaient annonçaient seuls la présence d'Alice. Tous les blancs, Munro à leur tête, suivi d'Heyward et de David, plongés dans un morne abattement, s'éloignèrent de ce lieu de douleur, à l'exception d'OEil-de-Faucon, et ils disparurent bientôt dans les profondeurs de la forêt.
La sympathie que les mêmes infortunes avaient établie entre les simples habitants de ces bois et les étrangers qui les avaient visités ne s'éteignit pas si aisément. Pendant bien des années, l'histoire de la jeune fille blanche et du jeune guerrier des Mohicans charma les longues soirées, et entretint dans le coeur des jeunes Delawares la soif de la vengeance contre leurs ennemis naturels.
Les acteurs qui avaient joué un rôle secondaire dans ces événements ne furent pas non plus oubliés. Par l'intermédiaire du chasseur, qui pendant longtemps encore servit en quelque sorte de point de communication entre la civilisation et la vie sauvage, les Delawares apprirent que le vieillard aux cheveux blancs n'avait pas tardé à aller rejoindre ses pères, succombant, à ce qu'on croyait généralement, aux fatigues prolongées de l'état militaire, mais plus probablement à l'excès de sa douleur, et que la Main-Ouverte avait emmené la seconde fille du bon vieillard bien loin dans les habitations des blancs, où ses larmes, après avoir coulé bien longtemps, avaient enfin fait place au sourire du bonheur, beaucoup plus en harmonie avec son caractère. Mais ces événements sont postérieurs à l'époque qu'embrasse notre histoire. Après avoir vu partir tous ceux de sa couleur, OEil-de-Faucon revint vers le lieu qui lui rappelait de si tristes souvenirs. Les Delawares commençaient déjà à revêtir Uncas de ses derniers vêtements de peaux. Ils s'arrêtèrent un moment pour permettre au chasseur de jeter un long regard sur son jeune ami, et de lui dire un dernier adieu. Le corps fut ensuite enveloppé pour ne plus jamais être découvert. Alors commença une procession solennelle comme pour Cora, et toute la nation se réunit autour du tombeau provisoire du jeune chef, provisoire, car il était convenable qu'un jour ses ossements reposassent au milieu de ceux de son peuple.
Le mouvement de la foule avait été simultané et général. Elle montra autour de la tombe la même douleur, la même gravité, le même silence que nous avons déjà eu l'occasion de décrire. Le corps fut déposé dans l'attitude du repos, le visage tourné vers le soleil levant; ses instruments de guerre, ses armes pour la chasse étaient à ses côtés; tout était préparé pour le grand voyage. Une ouverture avait été pratiquée dans l'espèce de bière qui renfermait le corps, pour que l'esprit pût communiquer avec ces dépouilles terrestres, lorsqu'il en serait temps; et les Delawares, avec cette industrie qui leur est propre, prirent les précautions d'usage pour le mettre à l'abri des ravages des oiseaux de proie.
Ces arrangements étant terminés, l'attention générale se porta de nouveau sur Chingachgook. Il n'avait pas encore parlé, et l'on attendait quelques paroles de consolation, quelques avis salutaires de la bouche d'un chef aussi renommée, dans une circonstance aussi solennelle. Devinant les désirs du peuple, le malheureux père leva la tête qu'il avait laissé retomber sur la poitrine, et promena un regard calme et tranquille sur l'assemblée. Ses lèvres s'ouvrirent alors, et pour la première fois, depuis le commencement de cette longue cérémonie, il prononça des paroles distinctement articulées: