— Avec de pareilles jambes, un long chemin doit être court pour vous. Je suppose que vous êtes quelquefois chargé de porter les ordres du général?

— Non; je ne m'occupe que de ma vocation, qui est de donner des leçons de musique sacrée.

— C'est une singulière vocation! passer sa vie comme l'oiseau- moqueur[31] à imiter tous les tons hauts ou bas qui peuvent sortir du gosier de l'homme; eh bien! l'ami, je suppose que c'est le talent dont vous avez été doué; je regrette seulement que vous n'en ayez pas reçu un meilleur, comme celui d'être bon tireur, par exemple. Mais voyons, montrez-nous votre savoir-faire dans votre métier, ce sera une manière amicale de nous souhaiter le bonsoir: il est temps que ces dames aillent reprendre des forces pour le voyage de demain, car il faudra partir de grand matin, et avant que les Maquas aient commencé à remuer.

— J'y consens avec grand plaisir, répondit David en ajustant sur son nez ses lunettes montées en fer et tirant de sa poche son cher petit volume. Que peut-il y avoir de plus convenable et de plus consolant, ajouta-t-il en s'adressant à Alice, que de chanter les actions de grâces du soir après une journée où nous avons couru tant de périls? Ne m'accompagnerez-vous pas?

Alice sourit; mais regardant Heyward, elle rougit et hésita.

— Et pourquoi non? dit le major à demi-voix; sûrement ce que vient de vous dire celui qui porte le nom du roi-prophète mérite considération dans un pareil moment.

Encouragée par ces paroles, Alice se décida à faire ce que lui demandait David et ce que lui suggéraient en même temps sa piété, son goût pour la musique, et sa propre inclination.

Le livre fut ouvert à un hymne qui était assez bien adapté à la situation dans laquelle se trouvaient les voyageurs, et où le poète traducteur, se bornant à imiter simplement le monarque inspiré d'Israël, avait rendu plus de justice à la poésie brillante du prophète couronné. Cora déclara qu'elle chanterait avec sa soeur, et le cantique sacré commença après que le méthodique David eut préludé avec son instrument, suivant son usage, pour donner le ton.

L'air était lent et solennel. Tantôt il s'élevait aussi haut que pouvait atteindre la voix harmonieuse des deux soeurs, tantôt il baissait tellement que le bruit des eaux semblait former un accompagnement à leur mélodie. Le goût naturel et l'oreille juste de David gouvernaient les sons, et les modifiaient de manière à les adapter au local dans lequel il chantait, et jamais des accents aussi purs n'avaient retenti dans le creux de ces rochers. Les Indiens étaient immobiles, avaient les yeux fixes et écoutaient avec une attention qui semblait les métamorphoser en statues de pierre. Le chasseur, qui avait d'abord appuyé son menton sur sa main avec l'air d'une froide indifférence, sortit bientôt de cet état d'apathie. À mesure que les strophes se succédaient, la raideur de ses traits se relâchait: ses pensées se reportaient au temps de son enfance, où ses oreilles avaient été frappées de semblables sons, quoique produits par des voix bien moins douces, dans les églises des colonies. Ses yeux commencèrent à devenir humides; avant la fin du cantique, de grosses larmes sortirent d'une source qui paraissait desséchée depuis longtemps, et coulèrent sur des joues qui n'étaient plus accoutumées qu'aux eaux des orages.

Les chanteurs appuyaient sur un de ces tons bas et en quelque sorte mourants que l'oreille saisit avec tant de volupté, quand un cri qui semblait n'avoir rien d'humain ni de terrestre fut apporté par les airs, et pénétra non seulement dans les entrailles de la caverne, mais jusqu'au fond du coeur de ceux qui y étaient réunis. Un silence profond lui succéda, et l'on aurait dit que ce bruit horrible et extraordinaire retenait les eaux suspendues dans leur chute.