— Qu'ils brûlent leur poudre, dit le chasseur avec le plus grand sang-froid, tandis que les balles sifflaient sur sa tête et sur celle de ses compagnons; quand ils auront fini, nous aurons du plomb à ramasser, et je crois que les bandits se lasseront du jeu avant que ces vieilles pierres leur demandent quartier. Uncas, je vous répète que vous mettez une charge de poudre trop forte; jamais fusil qui repousse ne lance une balle au but. Je vous avais dit de viser ce mécréant au-dessous de la ligne blanche de son front, et votre balle a passé deux pouces au-dessus. Les Mingos ont la vie dure; et l'humanité nous ordonne d'écraser un serpent le plus vite possible.

Il avait parlé ainsi en anglais, et un léger sourire du jeune Mohican prouva qu'il entendait ce langage, et qu'il avait bien compris ce qu'OEil-de-Faucon venait de dire. Cependant il n'y répondit pas, et ne chercha pas à se justifier.

— Je ne puis vous permettre d'accuser Uncas de manquer de jugement ni d'adresse, dit le major. Il vient de me sauver la vie avec autant de sang-froid que de courage, et il s'est fait un ami qui n'aura jamais besoin qu'on lui rappelle ce service.

Uncas se souleva à demi pour tendre la main à Heyward. Pendant ce témoignage d'affection, une telle intelligence brillait dans les regards du jeune sauvage, que sa nation et sa couleur disparurent aux yeux de Duncan.

OEil-de-Faucon regardait avec une indifférence qui n'était pourtant pas de l'insensibilité la marque d'amitié que se donnaient ces deux jeunes gens. — La vie, dit-il d'un ton calme, est une obligation que des amis se doivent souvent l'un à l'autre dans le désert. J'ose dire que moi-même j'ai rendu quelques services de ce genre à Uncas, et je me souviens fort bien qu'il s'est placé cinq fois entre la mort et moi, trois fois en combattant les Mingos, une autre en traversant l'Horican, et la dernière quand…

— Voici un coup qui était mieux ajusté que les autres, s'écria le major en faisant un mouvement involontaire, pendant qu'une balle rebondissait sur le rocher qu'elle venait de frapper à côté de lui.

Le chasseur ramassa la balle, et l'ayant examinée avec soin, il dit en secouant la tête: — Cela est bien étrange! une balle ne s'aplatit pas en tombant. Tire-t-on sur nous du haut des nuages?

Le fusil d'Uncas était déjà pointé vers le ciel, et OEil-de- Faucon, en en suivant la direction, trouva sur-le-champ l'explication de ce mystère. Un grand chêne s'élevait sur la rive droite du fleuve précisément en face de l'endroit où ils se trouvaient. Un sauvage avait monté sur ses branches, et de là il dominait sur ce que les trois alliés avaient regardé comme un fort inaccessible aux balles. Cet ennemi, caché par le tronc de l'arbre, se montrait en partie, comme pour voir l'effet qu'avait produit son premier feu.

— Ces démons escaladeront le ciel pour tomber sur nous, dit le chasseur; ne tirez pas encore, Uncas; attendez que je sois prêt, et nous ferons feu des deux côtés en même temps.

Uncas obéit. OEil-de-Faucon donna le signal; les deux coups partirent ensemble; les feuilles et l'écorce du chêne jaillirent en l'air et furent emportées par le vent; mais l'Indien, protégé par le tronc, ne fut pas atteint, et se montrant alors avec un sourire féroce, il tira un second coup dont la balle perça le bonnet du chasseur. Des hurlements sauvages partirent encore de la forêt, et une grêle de plomb recommença à siffler sur la tête des assiégés, comme si leurs ennemis avaient voulu les empêcher de quitter un lieu où ils espéraient qu'ils tomberaient enfin sous les coups du guerrier entreprenant qui avait établi son poste au haut du chêne.