— Il faut mettre ordre à cela, dit le chasseur en regardant autour de lui avec un air d'inquiétude. — Uncas, appelez votre père, nous avons besoin de toutes nos armes pour faire tomber cette chenille de cet arbre.
Le signal fut donné sur-le-champ, et avant qu'OEil-de-Faucon eût rechargé son fusil, Chingachgook était arrivé. Quand son fils lui eut fait remarquer la situation de leur dangereux ennemi, l'exclamation hugh! s'échappa de ses lèvres, après quoi il ne montra aucun symptôme, ni de surprise, ni de crainte. Le chasseur et les deux Mohicans causèrent un instant en langue delaware, après quoi ils se séparèrent pour exécuter le plan qu'ils avaient concerté, le père et le fils se plaçant ensemble sur la gauche, et OEil-de-Faucon sur la droite.
Depuis le moment qu'il avait été découvert, le guerrier posté sur le chêne avait continué son feu sans autre interruption que le temps nécessaire pour recharger son fusil. La vigilance de ses ennemis l'empêchait de bien ajuster, car dès qu'il laissait à découvert une partie de son corps, elle devenait le but des coups des Mohicans ou du chasseur. Cependant ses balles arrivaient bien près de leur destination; Heyward, que son uniforme mettait plus en évidence, eut ses habits percés de plusieurs balles; un dernier coup lui effleura le bras, et en fit couler quelques gouttes de sang.
Enhardi par ce succès, le sauvage fit un mouvement pour ajuster le major avec plus de précision, et ce mouvement mit à découvert sa jambe et sa cuisse droite. Les yeux vifs et vigilants des deux Mohicans s'en aperçurent; leurs deux coups partirent à l'instant même, et ne produisirent qu'une explosion. Pour cette fois l'un des deux coups, peut-être tous les deux, avait porté. Le sauvage voulut retirer à lui sa cuisse blessée, et l'effort qu'il dut faire découvrit l'autre côté de son corps. Prompt comme l'éclair, le chasseur fit feu à son tour, et au même instant on vit le fusil du Huron lui échapper des mains, lui-même tomber en avant, ses deux cuisses blessées ne pouvant plus le soutenir; mais dans sa chute il s'accrocha des deux mains à une branche, qui plia sous son poids sans se rompre, et il resta suspendu entre le ciel et le gouffre, sur le bord duquel croissait le chêne.
— Par pitié, envoyez-lui une autre balle, s'écria Heyward en détournant les yeux de ce spectacle horrible.
— Pas un caillou! répondit OEil-de-Faucon; sa mort est certaine, nous n'avons pas de poudre à brûler inutilement; car les combats des Indiens durent quelquefois des jours entiers.
— Il s'agit de leurs chevelures ou des nôtres, et Dieu qui nous a créés, a mis dans notre coeur l'amour de la vie.
Il n'y avait rien à répondre à un raisonnement politique de cette nature. En ce moment les hurlements des sauvages cessèrent de se faire entendre; ils interrompirent leur feu, et des deux côtés tous les yeux étaient fixés sur le malheureux qui se trouvait dans une situation si désespérée. Son corps cédait à l'impulsion du vent, et quoiqu'il ne lui échappât ni plainte ni gémissement, on voyait sur sa physionomie, malgré l'éloignement, l'angoisse d'un désespoir qui semblait encore braver et menacer ses ennemis.
Trois fois OEil-de-Faucon leva son fusil, par un mouvement de pitié, pour abréger ses souffrances, trois fois la prudence lui en fit appuyer la crosse par terre. Enfin une main du Huron épuisé tomba sans mouvement à son côté, et les efforts inutiles qu'il fit pour la relever et saisir de nouveau la branche à laquelle l'autre l'attachait encore donnait à ce spectacle un nouveau degré d'horreur. Le chasseur ne put y résister plus longtemps; son coup partit, la tête du sauvage se pencha sur sa poitrine, ses membres frissonnèrent, sa seconde main cessa de serrer la branche qui le soutenait, et tombant dans le gouffre ouvert sous ses pieds, il disparut pour toujours.
Les Mohicans ne poussèrent pas le cri de triomphe; ils se regardaient l'un l'autre comme saisis d'horreur. Un seul hurlement se fit entendre du côté de la forêt, et un profond silence y succéda. OEil-de-Faucon semblait uniquement occupé de ce qu'il venait de faire, et il se reprochait même tout haut d'avoir cédé à un moment de faiblesse.