Sur toute la vaste étendue de ces frontières il n'existait peut- être aucun district qui pût fournir un tableau plus vrai de l'acharnement et de la cruauté des guerres sauvages de cette époque, que le pays situé entre les sources de l'Hudson et les lacs adjacents.

Les facilités que la nature y offrait à la marche des combattants étaient trop évidentes pour être négligées. La nappe allongée du lac Champlain s'étendait des frontières du Canada jusque sur les confins de la province voisine de New-York, et formait un passage naturel dans la moitié de la distance dont les Français avaient besoin d'être maîtres pour pouvoir frapper leurs ennemis. En se terminant du côté du sud, le Champlain recevait les tributs d'un autre lac, dont l'eau était si limpide que les missionnaires jésuites l'avaient choisie exclusivement pour accomplir les rites purificateurs du baptême, et il avait obtenu pour cette raison le titre de lac du Saint-Sacrement. Les Anglais, moins dévots, croyaient faire assez d'honneur à ces eaux pures en leur donnant le nom du monarque qui régnait alors sur eux, le second des princes de la maison de Hanovre. Les deux nations se réunissaient ainsi pour dépouiller les possesseurs sauvages des bois de ses rives, du droit de perpétuer son nom primitif de lac Horican[6].

Baignant de ses eaux des îles sans nombre, et entouré de montagnes, le «saint Lac» s'étendait à douze lieues vers le sud. Sur la plaine élevée qui s'opposait alors au progrès ultérieur des eaux, commençait un portage d'environ douze milles qui conduisait sur les bords de l'Hudson, à un endroit où, sauf les obstacles ordinaires des cataractes, la rivière devenait navigable.

Tandis qu'en poursuivant leurs plans audacieux d'agression et d'entreprise, l'esprit infatigable des Français cherchait même à se frayer un passage par les gorges lointaines et presque impraticables de l'Alleghany, on peut bien croire qu'ils n'oublièrent point les avantages naturels qu'offrait le pays que nous venons de décrire. Il devint de fait l'arène sanglante dans laquelle se livrèrent la plupart des batailles qui avaient pour but de décider de la souveraineté sur les colonies. Des forts furent construits sur les différents points qui commandaient les endroits où le passage était le plus facile, et ils furent pris, repris, rasés et reconstruits, suivant les caprices de la victoire ou les circonstances. Le cultivateur, s'écartant de ce local dangereux, reculait jusque dans l'enceinte des établissements plus anciens; et des armées plus nombreuses que celles qui avaient souvent disposé de la couronne dans leurs mères-patries s'ensevelissaient dans ces forêts, dont on ne voyait jamais revenir les soldats qu'épuisés de fatigue ou découragés par leurs défaites, semblables enfin à des fantômes sortis du tombeau.

Quoique les arts de la paix fussent inconnus dans cette fatale région, les forêts étaient animées par la présence de l'homme. Les vallons et les clairières retentissaient des sons d'une musique martiale, et les échos des montagnes répétaient les cris de joie d'une jeunesse vaillante et inconsidérée, qui les gravissait, fière de sa force et de sa gaieté, pour s'endormir bientôt dans une longue nuit d'oubli.

Ce fut sur cette scène d'une lutte sanglante que se passèrent les événements que nous allons essayer de rapporter, pendant la troisième année de la dernière guerre que se firent la France et la Grande-Bretagne, pour se disputer la possession d'un pays qui heureusement était destiné à n'appartenir un jour ni à l'une ni à l'autre.

L'incapacité de ses chefs militaires, et une fatale absence d'énergie dans ses conseils à l'intérieur, avaient fait déchoir la Grande-Bretagne de cette élévation à laquelle l'avaient portée l'esprit entreprenant et les talents de ses anciens guerriers et hommes d'État. Elle n'était plus redoutée par ses ennemis, et ceux qui la servaient perdaient rapidement cette confiance salutaire d'où naît le respect de soi-même. Sans avoir contribué à amener cet état de faiblesse, et quoique trop méprisés pour avoir été les instruments de ses fautes, les colons supportaient naturellement leur part de cet abaissement mortifiant. Tout récemment ils avaient vu une armée d'élite, arrivée de cette contrée, qu'ils respectaient comme leur mère-patrie, et qu'ils avaient regardée comme invincible; une armée conduite par un chef que ses rares talents militaires avaient fait choisir parmi une foule de guerriers expérimentés, honteusement mise en déroute par une poignée de Français et d'Indiens, et n'ayant évité une destruction totale que par le sang-froid et le courage d'un jeune Virginien[7] dont la renommée, grandissant avec les années, s'est répandue depuis jusqu'aux pays les plus lointains de la chrétienté avec l'heureuse influence qu'exerce la vertu[8].

Ce désastre inattendu avait laissé à découvert une vaste étendue de frontières, et des maux plus réels étaient précédés par l'attente de mille dangers imaginaires. Les colons alarmés croyaient entendre les hurlements des sauvages se mêler à chaque bouffée de vent qui sortait en sifflant des immenses forêts de l'ouest. Le caractère effrayant de ces ennemis sans pitié augmentait au delà de tout ce qu'on pourrait dire les horreurs naturelles de la guerre. Des exemples sans nombre de massacres récents étaient encore vivement gravés dans leur souvenir; et dans toutes les provinces il n'était personne qui n'eût écouté avec avidité la relation épouvantable de quelque meurtre commis pendant les ténèbres, et dont les habitants des forêts étaient les principaux et les barbares acteurs. Tandis que le voyageur crédule et exalté racontait les chances hasardeuses qu'offraient les déserts, le sang des hommes timides se glaçait de terreur, et les mères jetaient un regard d'inquiétude sur les enfants qui sommeillaient en sûreté, même dans les plus grandes villes. En un mot, la crainte, qui grossit tous les objets, commença à l'emporter sur les calculs de la raison et sur le courage. Les coeurs les plus hardis commencèrent à croire que l'événement de la lutte était incertain, et l'on voyait s'augmenter tous les jours le nombre de cette classe abjecte qui croyait déjà voir toutes les possessions de la couronne d'Angleterre en Amérique au pouvoir de ses ennemis chrétiens, ou dévastées par les incursions de leurs sauvages alliés.

Quand donc on apprit au fort qui couvrait la fin du portage situé entre l'Hudson et les lacs, qu'on avait vu Montcalm remonter le Champlain avec une armée aussi nombreuse que les feuilles des arbres des forêts, on ne douta nullement que ce rapport ne fût vrai, et on l'écouta plutôt avec cette lâche consternation de gens cultivant les arts de la paix, qu'avec la joie tranquille qu'éprouve un guerrier en apprenant que l'ennemi se trouve à portée de ses coups.

Cette nouvelle avait été apportée vers la fin d'un jour d'été par un courrier indien chargé aussi d'un message de Munro, commandant le fort situé sur les bords du Saint-Lac, qui demandait qu'on lui envoyât un renfort considérable, sans perdre un instant. On a déjà dit que l'intervalle qui séparait les deux postes n'était pas tout à fait de cinq lieues. Le chemin, ou plutôt le sentier qui communiquait de l'un à l'autre, avait été élargi pour que les chariots pussent y passer, de sorte que la distance que l'enfant de la forêt venait de parcourir en deux heures de temps, pouvait aisément être franchie par un détachement de troupes avec munitions et bagages, entre le lever et le coucher du soleil d'été.