— L'île de Wight! répéta David en regardant autour de lui avec un air de gravité imposante qui aurait réduit au silence une vingtaine d'écoliers babillards; c'est un bel air, et les paroles en sont solennelles. Chantons-les donc avec tout le respect convenable.
Après un moment de silence dont le but était d'attirer de plus en plus l'attention de ses auditeurs, le chanteur fit entendre sa voix, d'abord sur un ton bas, qui, s'élevant graduellement, finit par remplir la caverne de sons harmonieux. La mélodie, que la faiblesse de la voix rendait plus touchante, répandit peu à peu son influence sur ceux qui l'écoutaient; elle triomphait même du misérable travestissement du cantique du Psalmiste, que La Gamme avait choisi avec tant de soin; et la douceur inexprimable de la voix faisait oublier le manque total de talent du poète. Alice sentit ses pleurs se sécher, et fixa sur le chanteur ses yeux attendris, avec une expression de plaisir qui n'était point affectée et qu'elle ne cherchait pas à cacher. Cora accorda un sourire d'approbation aux pieux efforts de celui qui portait le nom du roi-prophète, et le front d'Heyward se dérida tandis qu'il perdait un instant de vue l'étroite ouverture qui éclairait la caverne, et qu'il admirait alternativement l'enthousiasme qui brillait dans les regards du chanteur, et l'éclat plus doux des yeux encore humides de la jeune Alice.
Le musicien s'aperçut de l'intérêt qu'il excitait; son amour- propre satisfait lui inspira de nouveaux efforts, et sa voix regagna tout son volume et sa richesse, sans rien perdre de sa douceur. Les voûtes de la caverne retentissaient de ses sons mélodieux, quand un cri horrible, se faisant entendre au loin, lui coupa la voix aussi complètement que si on lui eût mis tout à coup un bâillon.
— Nous sommes perdus! s'écria Alice en se jetant dans les bras de
Cora, qui les ouvrit pour la recevoir.
— Pas encore, pas encore, dit Heyward; ce cri des sauvages part du centre de l'île; il a été occasionné par la vue de leurs compagnons morts. Nous ne sommes pas découverts, et nous pouvons encore espérer.
Quelque faible que fût cette espérance, Duncan ne la fit pas luire inutilement, car ses paroles servirent du moins à faire sentir aux deux soeurs la nécessité d'attendre les événements en silence. D'autres cris suivirent le premier, et l'on entendit bientôt les voix des sauvages qui accouraient de l'extrémité de la petite île, et qui arrivèrent enfin sur le rocher qui couvrait les deux cavernes. L'air continuait à retentir de hurlements féroces tels que l'homme peut en produire, et seulement quand il est dans l'état de la barbarie la plus complète.
Ces sons affreux éclatèrent bientôt autour d'eux de toutes parts; les uns appelaient leurs compagnons du bord de l'eau, et les autres leur répondaient du haut des rochers. Des cris plus dangereux se firent entendre dans le voisinage de la crevasse qui séparait les deux cavernes, et ils se mêlaient à ceux qui partaient du ravin dans lequel quelques Hurons étaient descendus. En un mot, ces cris effrayants se multipliaient tellement et semblaient si voisins, qu'ils firent sentir mieux que jamais aux quatre individus réfugiés dans la grotte la nécessité de garder le plus profond silence.
Au milieu de ce tumulte, un cri de triomphe partit à peu de distance de l'entrée de la grotte qui était masquée avec des branches de sassafras amoncelées. Heyward abandonna alors toute espérance, convaincu que cette issue avait été découverte. Cependant il se rassura en entendant les sauvages courir vers l'endroit où le chasseur avait caché son fusil, que le hasard venait de faire trouver. Il lui était alors facile de comprendre une partie de ce que disaient les Hurons, car ils mêlaient à leur langue naturelle beaucoup d'expressions empruntées à celle qu'on parle dans le Canada[34]. Plusieurs voix s'écrièrent en même temps: La Longue-Carabine! et les échos répétèrent ce nom, donné à un célèbre chasseur qui servait quelquefois de batteur d'estrade dans le camp anglais, et ce fut ainsi que Heyward apprit quel était celui qui avait été son compagnon.
Les mots — la Longue-Carabine! la Longue-Carabine! — passaient de bouche en bouche, et toute la troupe semblait s'être réunie autour d'un trophée qui paraissait indiquer la mort de celui qui en avait été le propriétaire. Après une consultation bruyante fréquemment interrompue par les éclats d'une joie sauvage, les Hurons se séparèrent et coururent de tous côtés en faisant retentir l'air du nom d'un ennemi dont Heyward comprit, d'après quelques-unes de leurs expressions, qu'ils espéraient trouver le corps dans quelque fente de rocher.
— Voici le moment de la crise, dit-il tout bas aux deux soeurs qui tremblaient. Si cette grotte échappe à leurs recherches, nous sommes en sûreté. Dans tous les cas nous sommes certains, d'après ce qu'ils viennent de dire, que nos amis ne sont pas tombés entre leurs mains, et d'ici à deux heures nous pouvons espérer que Webb nous aura envoyé du secours.