Quelques minutes se passèrent dans le silence de l'inquiétude, et tout annonçait que les sauvages redoublaient de soin et d'attention dans leurs recherches. Plus d'une fois on les entendit passer dans l'étroit défilé qui séparait les deux cavernes; on le reconnaissait au bruissement des feuilles de sassafras qu'ils froissaient, et des branches sèches qui se brisaient sous leurs pieds. Enfin la pile amoncelée par Heyward céda un peu, et un faible rayon de lumière pénétra de ce côté dans la grotte. Cora serra Alice contre son sein, dans une angoisse de terreur, et Duncan se leva avec la promptitude de l'éclair. De grands cris poussés en ce moment, et qui partaient évidemment de la caverne voisine, indiquèrent que les Hurons l'avaient enfin découverte et venaient d'y entrer; et d'après le nombre des voix qu'on entendait, il paraissait que toute la troupe y était réunie, ou s'était rassemblée à l'entrée.
Les deux cavernes étaient à si peu de distance l'une de l'autre que le major regarda alors comme impossible qu'on ne découvrît pas leur retraite; et rendu désespéré par cette idée cruelle, il s'élança vers la fragile barrière qui ne le séparait que de quelques pieds de ses ennemis acharnés; il s'approcha même de la petite ouverture que le hasard y avait pratiquée, et y appliqua l'oeil pour reconnaître les mouvements des sauvages.
À portée de son bras était un Indien d'une taille colossale, dont la voix forte semblait donner des ordres que les autres exécutaient. Un peu plus loin il vit la première caverne remplie de Hurons qui en examinaient tous les recoins avec la plus scrupuleuse attention. Le sang qui avait coulé de la blessure de David avait communiqué sa couleur aux feuilles de sassafras sur un amas desquelles on l'avait couché. Les naturels s'en aperçurent, et ils poussèrent des cris de joie semblables aux hurlements d'une meute de chiens qui retrouve la piste qu'elle avait perdue. Ils se mirent sur-le-champ à éparpiller toutes les branches, comme pour voir si elles ne cachaient pas l'ennemi qu'ils avaient si longtemps haï et redouté; et pour s'en débarrasser, ils les jetèrent dans l'intervalle qui séparait les deux cavernes. Un guerrier à physionomie féroce et sauvage s'approcha du chef, tenant en main une brassée de ces branches, et lui fit remarquer avec un air de triomphe les traces de sang dont elles étaient couvertes en prononçant avec vivacité quelques phrases dont Heyward devina le sens en entendant répéter plusieurs fois les mots — la Longue-Carabine. — Il jeta alors les branches qu'il portait sur l'amas de celles que le major avait accumulées devant l'entrée de la seconde caverne, et boucha le jour que le hasard y avait pratiqué. Ses compagnons, imitant son exemple, y jetèrent pareillement les branches qu'ils emportaient de la première caverne, et ajoutèrent ainsi sans le vouloir à la sécurité de ceux qui s'étaient réfugiés dans la seconde. Le peu de solidité de ce boulevard était précisément ce qui en faisait la force; car personne ne songeait à déranger une masse de broussailles que chacun croyait que ses compagnons avaient contribué à former dans ce moment de confusion.
À mesure que les couvertures placées à l'intérieur étaient repoussées par les branches qu'on accumulait au dehors et qui commençaient à former une masse plus compacte, Duncan respirait plus librement. Ne pouvant plus rien voir, il retourna à la place qu'il occupait auparavant au centre de la grotte, et d'où il pouvait voir l'issue qui donnait sur la rivière. Pendant qu'il s'y rendait, les Indiens parurent renoncer à faire des recherches; on les entendit sortir de la caverne en paraissant se diriger vers l'endroit d'où ils s'étaient fait entendre en arrivant, et leurs hurlements de désespoir annonçaient qu'ils étaient assemblés autour des corps des compagnons qu'ils avaient perdus pendant l'attaque de l'île.
Le major se hasarda alors à lever les yeux sur ses compagnes; car pendant ce court intervalle de danger imminent, il avait craint que l'inquiétude peinte sur son front n'augmentât les alarmes des deux jeunes personnes, dont la terreur était déjà si grande.
— Ils sont partis, Cora, dit-il à voix basse; Alice, ils sont retournés d'où ils sont venus; nous sommes sauvés. Rendons-en grâces au ciel, qui seul a pu nous délivrer de ces ennemis sans pitié.
— Que le ciel accepte donc mes ferventes actions de grâces! s'écria Alice en s'arrachant des bras de sa soeur, et en se jetant à genoux sur le roc; ce ciel qui a épargné les pleurs d'un bon père! qui a sauvé la vie de ceux que j'aime tant!
Heyward et Cora, plus maîtresse d'elle-même que sa soeur, virent avec attendrissement cet élan de forte émotion, et le major pensa que jamais la piété ne s'était montrée sous une forme plus séduisante que celle de la jeune Alice. Ses yeux brillaient du feu de la reconnaissance, ses joues avaient repris toute leur fraîcheur, et ses traits éloquents annonçaient que sa bouche se préparait à exprimer les sentiments dont son coeur était rempli. Mais quand ses lèvres s'ouvrirent, la parole sembla s'y glacer; la pâleur de la mort couvrit de nouveau son visage, ses yeux devinrent fixes et immobiles d'horreur; ses deux mains, qu'elle avait levées vers le ciel, se dirigèrent en ligne horizontale vers l'issue qui donnait sur la rivière, et tout son corps fut agité de violentes convulsions. Les yeux d'Heyward suivirent sur-le-champ la direction des bras d'Alice, et sur la rive opposée du bras de la rivière qui coulait dans le ravin, il vit un homme dans les traits sauvages et féroces duquel il reconnut son guide perfide le Renard-Subtil.
En ce moment de surprise et d'horreur, la prudence du major ne l'abandonna point. Il vit à l'air de l'Indien que ses yeux, accoutumés au grand jour, n'avaient pas encore pu pénétrer à travers l'obscurité qui régnait dans la grotte. Il se flatta même qu'en se retirant avec ses deux compagnes dans un renfoncement encore plus sombre où David était déjà, ils pourraient encore échapper à ses regards; mais une expression de satisfaction féroce qui se peignit tout à coup sur les traits du sauvage lui apprit qu'il était trop tard, et qu'ils étaient découverts.
L'air de triomphe brutal qui annonçait cette terrible vérité fut insupportable au major; il n'écouta que son ressentiment, et ne songeant qu'à immoler son perfide ennemi, il lui tira un coup de pistolet. L'explosion retentit dans la caverne comme l'éruption d'un volcan, et lorsque la fumée fut dissipée, Heyward ne vit plus personne à l'endroit où il avait aperçu l'Indien. Il courut à l'ouverture, et vit le traître se glisser derrière un rocher qui le déroba à ses yeux.