— N'en dites pas davantage, dit Heyward, craignant que ses compagnes ne vinssent à apprendre quelque chose de ce cruel incident, et maîtrisant son indignation par des réflexions à peu près semblables à celles du chasseur. C'est une affaire faite, dit-il, et nous ne pouvons y remédier. — Vous voyez évidemment que nous sommes sur la ligne des postes avancés de l'ennemi. Quelle marche vous proposez-vous de suivre?

— Oui, répondit OEil-de-Faucon en appuyant son fusil sur son épaule, c'est une affaire faite, comme vous le dites, et il est inutile d'y songer davantage. Mais il paraît évident que les Français sont campés autour du fort; et passer au milieu d'eux, c'est une aiguille difficile à enfiler.

— Il nous reste peu de temps pour y réussir, dit le major en levant les yeux vers un épais nuage de vapeurs qui commençait à se répandre dans l'atmosphère.

— Très peu de temps sans doute, et néanmoins, avec l'aide de la Providence, nous avons deux moyens pour nous tirer d'affaire, et je n'en connais pas un troisième.

— Quels sont-ils? expliquez-vous promptement; le temps presse.

— Le premier serait de faire mettre pied à terre à ces deux dames, et d'abandonner leurs chevaux à la garde de Dieu. Alors, comme tout dort à présent dans le camp, en mettant les deux Mohicans à l'avant-garde, il ne leur en coûterait probablement que quelques coups de couteau et de tomahawk pour rendormir ceux dont le sommeil pourrait être troublé, et nous entrerions dans le fort en marchant sur leurs cadavres.

— Impossible! impossible! s'écria le généreux Heyward; un soldat pourrait peut-être se frayer un chemin de cette manière, mais jamais dans les circonstances où nous nous trouvons.

— Il est vrai que les pieds délicats de deux jeunes dames auraient peine à les soutenir sur un sentier que le sang aurait rendu glissant; mais j'ai cru que je pouvais proposer ce parti à un major du soixantième, quoiqu'il ne me plaise pas plus qu'à vous. Notre seule ressource est donc de sortir de la ligne de leurs sentinelles; après quoi, tournant vers l'ouest, nous entrerons dans les montagnes, où je vous cacherai si bien que tous les limiers du diable qui se trouvent dans l'armée de Montcalm passeraient des mois entiers sans trouver votre piste.

— Prenons donc ce parti, s'écria le major avec un accent d'impatience, et que ce soit sur-le-champ.

Il n'eut pas besoin d'en dire davantage, car à l'instant même OEil-de-Faucon, prononçant seulement les mots: — Suivez-moi! fit volte-face, et reprit le chemin qui les avait conduits dans cette situation dangereuse. Ils marchaient en silence et avec précaution, car ils avaient à craindre à chaque pas qu'une patrouille, un piquet, une sentinelle avancée ne leur barrât le chemin. En passant auprès de l'étang qu'ils avaient quitté si peu de temps auparavant, Heyward et le chasseur ne purent s'empêcher de jeter un coup d'oeil à la dérobée sur ses bords. Ils y cherchèrent en vain le jeune grenadier qu'ils y avaient vu en faction; mais une mare de sang, près de l'endroit où était son poste, fut pour eux une confirmation de la déplorable catastrophe dont ils ne pouvaient déjà plus douter.