Le chasseur changeant alors de direction, marcha vers les montagnes qui bornent cette petite plaine du côté de l'occident. Il conduisit ses compagnons à grands pas, jusqu'à ce qu'ils se trouvassent ensevelis dans l'ombre épaisse que jetaient leurs sommets élevés et escarpés. La route qu'ils suivaient était pénible, car la vallée était parsemée d'énormes blocs de rochers, coupée par de profonds ravins, et ces divers obstacles, se présentant à chaque pas, ralentissaient nécessairement leur marche. Il est vrai que d'une autre part les hautes montagnes qui les entouraient les indemnisaient de leurs fatigues en leur inspirant un sentiment de sécurité.
Enfin ils commencèrent à gravir un sentier étroit et pittoresque qui serpentait entre des arbres et des pointes de rochers; tout annonçait qu'il n'avait pu être pratiqué, et qu'il ne pouvait être reconnu que par des gens habitués à la nature la plus sauvage. À mesure qu'ils s'élevaient au-dessus du niveau de la vallée, l'obscurité qui régnait autour d'eux devenait moins profonde, et les objets commencèrent à se dessiner à leurs yeux sous leurs couleurs véritables. Quand ils sortirent des bois formés d'arbres rabougris qui puisaient à peine quelques gouttes de sève dans les flancs arides de cette montagne, ils arrivèrent sur une plate- forme couverte de mousse qui en faisait le sommet, et ils virent les brillantes couleurs du matin se montrer à travers les pins qui croissaient sur une montagne située de l'autre côté de la vallée de l'Horican.
Le chasseur dit alors aux deux soeurs de descendre de cheval, et débarrassant de leurs selles et de leurs brides ces animaux fatigués, il leur laissa la liberté de se repaître où bon leur semblerait du peu d'herbe et de branches d'arbrisseaux qu'on voyait en cet endroit.
— Allez, leur dit-il, et cherchez votre nourriture où vous pourrez la trouver; mais prenez garde de devenir vous-mêmes la pâture des loups affamés qui rôdent sur ces montagnes.
— N'aurons-nous plus besoin d'eux? demanda Heyward; si l'on nous poursuivait?
— Voyez et jugez par vos propres yeux, répondit OEil-de-Faucon en s'avançant vers l'extrémité orientale de la plate-forme, et en faisant signe à ses compagnons de le suivre. S'il était aussi aisé de voir dans le coeur de l'homme que de découvrir d'ici tout ce qui se passe dans le camp de Montcalm, les hypocrites deviendraient rares, et l'astuce d'un Mingo serait reconnue aussi facilement que l'honnêteté d'un Delaware.
Lorsque les voyageurs se furent placés à quelques pieds du bord de la plate-forme, ils virent d'un seul coup d'oeil que ce n'était pas sans raison que le chasseur leur avait dit qu'il les conduirait dans une retraite inaccessible aux plus fins limiers, et ils admirèrent la sagacité avec laquelle il avait choisi une telle position.
La montagne sur laquelle Heyward et ses compagnons se trouvaient alors s'élevait à environ mille pieds au-dessus du niveau de la vallée. C'était un cône immense, un peu en avant de cette chaîne qu'on remarque pendant plusieurs milles le long des rives occidentales du lac, et qui semble fuir ensuite vers le Canada en masses confuses de rochers escarpés, couverts de quelques arbres verts. Sous leurs pieds, les rives méridionales de l'Horican traçaient un grand demi-cercle d'une montagne à une autre, autour d'une plaine inégale et un peu élevée. Vers le nord se déroulait le Saint-Lac dont la nappe limpide, vue de cette hauteur, paraissait un ruban étroit, et qui était comme dentelé par des baies innombrables, embelli de promontoires de formes fantastiques, et rempli d'une foule de petites îles. À quelques milles plus loin, ce lac disparaissait à la vue, caché par des montagnes, ou couvert d'une masse de vapeurs qui s'élevaient de sa surface, et qui suivaient toutes les impulsions que lui donnait l'air du matin. Mais entre les cimes des deux montagnes on le revoyait trouvant un passage pour s'avancer vers le nord, et montrant ses belles eaux dans l'éloignement avant d'en aller verser le tribut dans le Champlain, Vers le sud étaient les plaines, ou pour mieux dire les bois, théâtre des aventures que nous venons de rapporter.
Pendant plusieurs milles dans cette direction, les montagnes dominaient tout le pays d'alentour; mais peu à peu on les voyait diminuer de hauteur, et elles finissaient par s'abaisser au niveau des terres qui formaient ce qu'on appelle le portage. Le long des deux chaînes de montagnes qui bordaient la vallée et les rives du lac, s'élevaient des nuages de vapeur qui, sortant des solitudes de la forêt, montaient en légers tourbillons, et qu'on aurait pu prendre pour autant de colonnes de fumée produites par les cheminées de villages cachés dans le fond des bois, tandis qu'en d'autres endroits elles avaient peine à se dégager au brouillard qui couvrait les endroits bas et marécageux. Un seul nuage d'une blancheur de neige flottait dans l'atmosphère, et était placé précisément au-dessus de la pièce d'eau qu'on nommait l'Étang-de- Sang.
Sur la rive méridionale du lac, et plutôt vers l'ouest que du côté de l'orient, on voyait les fortifications en terre et les bâtiments peu élevés de William-Henry. Les deux principaux bastions semblaient sortir des eaux du lac qui en baignaient les pieds, tandis qu'un fossé large et profond, précédé d'un marécage, en défendait les côtés et les angles. Les arbres avaient été abattus jusqu'à une certaine distance des lignes de défense du fort; mais partout ailleurs s'étendait un tapis vert, à l'exception des endroits où l'eau limpide du lac se présentait à la vue, et où des rochers escarpés élevaient leurs têtes noires bien au-dessus de la cime des arbres les plus élevés des forêts voisines.