En face du fort étaient quelques sentinelles occupées à surveiller les mouvements de l'ennemi; et dans l'intérieur même des murs on apercevait, à la porte des corps de garde, des soldats qui semblaient engourdis par le sommeil après les veilles de la nuit. Vers le sud-est, mais en contact immédiat avec le fort, était un camp retranché placé sur une éminence, où il aurait été beaucoup plus sage de construire le fort même. OEil-de-Faucon fit remarquer au major que les troupes qui s'y trouvaient étaient les compagnies auxiliaires qui avaient quitté Édouard quelques instants avant lui. Du sein des bois situés un peu vers le sud, on voyait en différents endroits, plus loin, s'élever une épaisse fumée, facile à distinguer des vapeurs plus diaphanes dont l'atmosphère commençait à se charger, ce que le chasseur regarda comme un indice sûr que des troupes de sauvages y étaient stationnées.

Mais ce qui intéressa le plus le jeune major fut le spectacle qu'il vit sur les bords occidentaux du lac quoique très près de sa rive méridionale. Sur une langue de terre qui, de l'élévation où il se trouvait, paraissait trop étroite pour contenir une armée si considérable, mais qui dans le fait s'étendait sur plusieurs milliers de pieds, depuis les bords de l'Horican jusqu'à la base des montagnes, des tentes avaient été dressées en nombre suffisant pour une armée de dix mille hommes: des batteries avaient déjà été établies en avant, et tandis que nos voyageurs regardaient, chacun avec des émotions différentes, une scène qui semblait une carte étendue sous leurs pieds, le tonnerre d'une décharge d'artillerie s'éleva de la vallée, et se propagea d'écho en écho jusqu'aux montagnes situées vers l'orient.

— La lumière du matin commence à poindre là-bas dit le chasseur avec le plus grand sang-froid, et ceux qui ne dorment pas veulent éveiller les dormeurs au bruit du canon. Nous sommes arrivés quelques heures trop tard; Montcalm a déjà rempli les bois de ses maudits Iroquois.

— La place est réellement investie, répondit Heyward; mais ne nous reste-t-il donc aucun moyen pour y entrer? Ne pourrions-nous du moins l'essayer? Il vaudrait encore mieux être faits prisonniers par les Français que de tomber entre les mains des Indiens.

— Voyez comme ce boulet a fait sauter les pierres du coin de la maison du commandant! s'écria OEil-de-Faucon, oubliant un instant qu'il parlait devant les deux filles de Munro. Ah! ces Français savent pointer un canon, et ils abattront le bâtiment en moins de temps qu'il n'en a fallu pour le construire, quelque solide qu'il soit.

— Heyward, dit Cora, la vue d'un danger que je ne puis partager me devient insupportable. Allons trouver Montcalm, et demandons- lui la permission d'entrer dans le fort. Oserait-il refuser la demande d'une fille qui ne veut que rejoindre son père?

— Vous auriez de la peine à arriver jusqu'à lui avec votre tête, répondit tranquillement le chasseur. Si j'avais à ma disposition une de ces cinq cents barques qui sont amarrées sur le bord du rivage, nous pourrions tenter d'entrer dans le fort; mais… Ah! le feu ne durera pas longtemps, car voilà un brouillard qui commence, et qui changera bientôt le jour en nuit, ce qui rendra la flèche d'un Indien plus dangereuse que le canon d'un chrétien. Eh bien! cela peut nous favoriser, et si vous vous en sentez le courage, nous essaierons de faire une trouée; car j'ai grande envie d'approcher de ce camp, quand ce ne serait que pour dire un mot à quelqu'un de ces chiens de Mingos que je vois rôder là-bas près de ce bouquet de bouleaux.

— Nous en avons le courage, dit Cora avec fermeté; nous vous suivrons sans craindre aucun danger, quand il s'agit d'aller retrouver notre père.

Le chasseur se tourna vers elle, et la regarda avec un sourire d'approbation cordiale.

— Si j'avais avec moi, s'écria-t-il, seulement un millier d'hommes ayant de bons yeux, des membres robustes, et autant de courage que vous en montrez, avant qu'il se passe une semaine, je renverrais tous ces Français au fond de leur Canada, hurlant comme des chiens à l'attache ou comme des loups affamés. Mais allons, continua-t-il en s'adressant à ses autres compagnons, partons avant que le brouillard arrive jusqu'à nous; il continue de s'épaissir, et il servira à masquer notre marche. S'il m'arrive quelque accident, souvenez-vous de conserver toujours le vent sur la joue gauche, ou plutôt suivez les Mohicans, car ils ont un instinct qui leur fait connaître leur route la nuit comme le jour.