Il leur fit signe de la main de le suivre, et se mit à descendre la montagne d'un pas agile, mais avec précaution. Heyward aida la marche timide des deux soeurs; et ils arrivèrent au bas de la montagne avec moins de fatigue, et en beaucoup moins de temps qu'ils n'en avaient mis à la gravir.
Le chemin que le chasseur avait pris conduisit les voyageurs presque en face d'une poterne placée à l'ouest du fort, qui n'était guère qu'à un demi-mille de l'endroit où il s'était arrêté pour donner à Heyward le temps de le rejoindre avec ses deux compagnes. Favorisés par la nature du terrain et excités par leur empressement, ils avaient devancé la marche du brouillard qui couvrait alors tout l'Horican, et qu'un vent très faible chassait lentement de leur côté: il devint donc nécessaire d'attendre que les vapeurs eussent étendu leur manteau sombre sur le camp des ennemis. Les deux Mohicans profitèrent de ce moment de délai pour avancer vers la lisière du bois et reconnaître ce qui se passait au dehors. OEil-de-Faucon les suivit quelques instants après, afin de savoir plus vite ce qu'ils auraient vu, et d'y ajouter ses observations personnelles.
Son absence ne fut pas longue; il revint rouge de dépit, et exhala sur-le-champ son mécontentement en ces termes:
— Les rusés chiens de Français ont placé justement sur notre chemin un piquet de Peaux-Rouges et de Peaux Blanches! Et comment savoir, pendant le brouillard, si nous passerons à côté ou au beau milieu?
— Ne pouvons-nous faire un détour pour éviter l'endroit dangereux? demanda Heyward, sauf à rentrer ensuite dans le bon chemin.
— Quand on s'écarte une fois, pendant un brouillard, de la ligne qu'on doit suivre, répondit le chasseur, qui peut savoir quand et comment on la retrouvera? Il ne faut pas croire que les brouillards de l'Horican ressemblent à la fumée qui sort d'une pipe ou à celle qui suit un coup de mousquet.
Comme il finissait de parler, un boulet de canon passa dans le bois à deux pas de lui, frappa la terre, rejaillit contre un sapin, et retomba, sa force étant épuisée. Les deux Indiens arrivèrent presque en même temps que ce redoutable messager de mort, et Uncas parla au chasseur en langue delaware avec vivacité et en gesticulant beaucoup.
— Cela est possible, répondit OEil-de-Faucon, et il faut risquer l'affaire, car on ne doit pas traiter une fièvre chaude comme un mal de dents. — Allons, marchons; voilà le brouillard arrivé.
— Un instant! s'écria Heyward; expliquez-moi d'abord quelles nouvelles espérances vous avez conçues.
— Cela sera bientôt fait, répliqua le chasseur, et l'espérance n'est pas grande, quoiqu'elle vaille mieux que rien. Uncas dit que le boulet que vous voyez a labouré plusieurs fois la terre en venant des batteries du fort jusqu'ici, et que, si tout autre indice nous manque pour diriger notre marche, nous pourrons en retrouver les traces. Ainsi donc, plus de discours et en avant, car pour peu que nous tardions, nous risquons de voir le brouillard se dissiper, et nous laisser à mi-chemin, exposés à l'artillerie des deux armées.