Tandis que Louve Grise dressait l’oreille au clapotis des eaux, Kazan cherchait, à droite et à gauche, un gué qu’il fût loisible de traverser. Il n’en trouva point, mais un gros cèdre qui était tombé en travers du torrent et formait pont. Il s’y engagea et, après quelques hésitations, Louve Grise le suivit.
Ils parvinrent ainsi à leur ancienne retraite. Ils en flairèrent, avec prudence, l’ouverture et, comme rien ne leur apparut d’anormal, ils se décidèrent à entrer. Lasse et haletante, Louve Grise se laissa choir par terre aussitôt, dans le recoin le plus obscur du nid retrouvé, et Kazan vint vers elle, pour lui lécher la tête en signe de satisfaction. Après quoi, il se prépara à sortir, afin de s’en aller un peu à la découverte.
Comme il était sur le seuil de son home, l’odeur d’une chose vivante vint tout à coup jusqu’à lui. Il se raidit sur ses pattes et ses poils se hérissèrent.
Deux minutes ne s’étaient point écoulées qu’un caquetage, pareil à celui d’un enfant, se fit entendre et un porc-épic apparut. Lui aussi cherchait un gîte et, les yeux au sol, sans regarder devant lui, s’en venait droit vers l’arbre.
Kazan n’ignorait pas que le porc-épic, lorsqu’on ne s’attaque point à lui, est la bête la plus inoffensive qu’il y ait. Il ne réfléchit point qu’un simple grognement issu de son gosier suffirait à faire s’éloigner, vite et docilement, cette créature débonnaire, babillarde et piaillarde, qui sans cesse monologue avec elle-même. Il ne vit là qu’un fâcheux, qui venait l’importuner, lui et Louve Grise. Bref, l’humeur du moment fit qu’il bondit inconsidérément sur le porc-épic.
Un crescendo de piaillements, de pleurnichements et de cris de cochon, auquel répondit une gamme forcenée de hurlements, fut le résultat de cette attaque.
Louve Grise se précipita hors de son arbre, tandis que le porc-épic s’était rapidement enroulé en une boule hérissée de piquants et que Kazan, à quelques pieds de là, se démenait follement, en proie aux affres les plus cuisantes que puisse connaître un hôte du Wild.
Sa gueule et son museau étaient semblables à une pelote d’épingles. Il se roulait sur le sol, creusant dans l’humus un grand trou, et lançant des coups de griffes, à tort et à travers, aux dards qui lui perçaient la chair. Puis, comme l’avait fait le lynx sur la bande de sable, comme le font tous les animaux qui ont pris contact de trop près avec l’ami porc-épic, il se releva soudain et se mit à courir tout autour de l’îlot, hurlant à chacun de ses bonds désordonnés.
La louve aveugle devinait sans peine ce qui se passait. Elle ne s’en affolait point outre mesure et peut-être — qui sait quelles idées peuvent germer dans le cerveau des animaux ? — s’amusait-elle intérieurement de la mésaventure advenue à son imprudent compagnon, dont elle entendait et se figurait les gambades grotesques.
Comme, au demeurant, elle n’y pouvait rien, elle s’assit sur son derrière et attendit, dressant seulement les oreilles et s’écartant un peu, chaque fois que dans sa ronde démente Kazan passait trop près d’elle.