Le porc-épic, durant ce temps, satisfait du succès de sa manœuvre défensive, s’était précautionneusement déroulé, avait replié ses piquants et, tout en se dandinant, avait silencieusement gagné un peuplier voisin, qu’il escalada prestement, en s’y accrochant des griffes. Après quoi il se mit à grignoter, fort tranquille, la tendre écorce d’une petite branche.
Après un certain nombre de tours, Kazan se décida à s’arrêter devant Louve Grise. La douleur occasionnée chez lui par les terribles aiguilles avait perdu de son acuité. Mais elle laissait dans sa chair l’impression d’une brûlure profonde et continue.
Louve Grise s’avança vers lui, s’en approcha tout près, et le tâta du museau et de la langue, avec prudence. Puis elle saisit délicatement entre ses dents deux ou trois piquants, qu’elle arracha.
Kazan poussa un petit glapissement satisfait et Louve Grise renouvela la même opération avec un second bouquet de piquants. Alors, confiant, il s’aplatit sur le ventre, les pattes de devant étendues, ferma les yeux et, sans plus gémir, jetant seulement de temps à autre, un yip plaintif, lorsque la douleur était trop vive, il s’abandonna aux soins habiles de son infirmière.
Son pauvre museau fut bientôt rouge de sang. Une heure durant, Louve Grise, en dépit de sa cécité, s’appliqua à sa tâche et, au bout de ce temps, elle avait réussi à extirper la plupart des dards maudits. Seuls quelques-uns demeuraient, qui étaient trop courts ou enfoncés trop profondément pour que ses dents pussent les saisir.
Kazan descendit alors vers le petit torrent et trempa dans l’eau glacée son museau brûlant. Ce lui fut un soulagement, momentané seulement. Car les piquants qui étaient restés dans la chair vive ne tardèrent pas à produire, dans son museau et dans ses lèvres, une inflammation qui ne faisait qu’augmenter à mesure qu’ils déchiraient davantage les tissus, où ils pénétraient comme une chose vivante.
Lèvres et museau se mirent à enfler. Kazan bavait une salive mêlée de sang et ses yeux s’empourpraient. Deux heures après que Louve Grise, ayant terminé sa tâche, était rentrée dans son gîte et s’y était recouchée, l’infortuné en était toujours au même point.
Il se jeta, de male rage, sur un morceau de bois qu’il rencontra, et y mordit furieusement. Il sentit se casser un des dards qui le faisaient le plus souffrir, et il réitéra.
La Nature lui avait indiqué le seul remède qui fût à sa portée et qui consistait à mâcher avec force de la terre et des bouts de bois. Dans cette trituration, la pointe des dards s’émoussait et les dards eux-mêmes se brisaient. Finalement, la pression exercée sur eux les faisait jaillir de la chair, comme une écharde que l’on repousse du doigt.
Au crépuscule, Kazan était entièrement libéré et il s’en alla rejoindre Louve Grise au creux de l’arbre. Mais, plusieurs fois durant la nuit, il dut encore se relever et s’en aller au petit torrent, afin de calmer la cuisson inapaisée.