Ce fut par une belle après-midi. Par un trou qui était percé dans l’écorce de l’arbre, un rayon resplendissant se fraya son chemin et vint tomber sur le sol, à côté de Bari. Bari commença par fixer, avec étonnement, la traînée d’or. Puis, bientôt, il s’essaya à jouer avec elle, comme il avait fait avec la peau de lapin. Il ne comprit pas pourquoi il ne pouvait point s’en saisir ; mais, dès lors, il connut ce qu’étaient la lumière et le soleil.

Les jours suivants, il alla vers l’ouverture de la tanière, où il voyait luire cette même clarté, et, les yeux éblouis et clignotants, se coucha, apeuré, sur le seuil du vaste monde qu’il avait devant lui.

Louve Grise qui, durant tout ce temps, l’avait observé, cessa dès lors de le retenir dans l’arbre. Elle même s’alla coucher au soleil et appela son fils vers elle. Les faibles yeux du louveteau s’accoutumèrent peu à peu à la clarté solaire, que Bari apprit à aimer. Il aima la tiédeur de l’air, la douceur de la vie, et n’eut plus que répulsion pour les obscures ténèbres de l’antre où il était né.

Il ne tarda pas non plus à connaître que tout dans l’univers, n’était pas doux et bon. Un jour où un orage menaçait et où Bari rôdait, insouciant, sur l’îlot, Louve Grise le rappela vers elle et vers l’abri protecteur de l’arbre. Le louveteau, qui ne comprenait point ce que signifiait cet appel, fit la sourde oreille. Mais la Nature se chargea de le lui apprendre, à ses dépens. Un effroyable déluge de pluie s’abattit soudain sur lui, à la lueur aveuglante des éclairs et au fracas du tonnerre. Littéralement terrorisé, il s’aplatit sur le sol, et fut trempé jusqu’aux os, et presque noyé, avant que Louve Grise n’arrivât pour le saisir dans ses mâchoires et l’emporter au bercail.

Ce fut ainsi que, successivement, son raisonnement se forma et ses divers instincts continuèrent à naître. Le jour où son museau fureteur rencontra un lapin fraîchement tué et tout sanguinolent, que Kazan venait d’apporter, il eut le premier goût du sang. Il trouva que c’était exquis. Et la même impression se renouvela, désormais, chaque fois que Kazan revenait avec une proie dans ses mâchoires. Comme il devait apprendre à tuer lui-même, abandonnant les moelleuses peaux de lapin dont il s’amusait jusque-là, il se mit bientôt à batailler avec des branches tombées et des bouts de bois, où il s’aiguisa et se renforça les dents, qui se transformèrent, à cet exercice, en de durs et coupants petits crocs.

Le temps arriva ainsi où lui fut dévoilée la Grande Énigme de la Vie et de la Mort. Kazan avait rapporté dans sa gueule un gros lapin blanc, encore vivant, mais tellement mal en point qu’il ne put se relever lorsque le chien-loup l’eut déposé sur le sol. Bari savait bien ce qu’étaient lapins et perdrix, et préférait maintenant leur chair sanglante au doux lait de sa mère. Mais toujours lapins et perdrix lui étaient venus morts.

Cette fois, le lapin, le dos brisé, se convulsait et se débattait sur le sol. Le louveteau, à cette vue, recula épouvanté. Puis il revint de l’avant, épiant curieusement les soubresauts d’agonie de la malheureuse bête.

Pressentant que les choses n’avançaient pas, Louve Grise vint vers le lapin, le renifla de près, une demi-douzaine de fois, sans toutefois lui donner le coup de dent libérateur, et tourna vers Bari sa face aveugle. Quant à Kazan, nonchalamment couché par terre, à quelques pas de là, il continuait à observer et semblait beaucoup se divertir.

Chaque fois que Louve Grise baissait la tête et promenait son museau sur le lapin, les petites oreilles du louveteau se dressaient, attentives et alertées. Lorsqu’il vit qu’aucun mal n’arrivait à sa mère, il s’approcha un peu plus, prudemment et les pattes raides. Bientôt il fut à même de toucher le lapin et, comme sa mère, il posa son museau sur la fourrure qui gisait, en apparence inerte.

Mais le lapin n’était pas encore mort. Dans une violente convulsion, il replia et déplia son train de derrière, envoyant à Bari une maîtresse ruade, qui l’envoya s’étaler, plusieurs pieds plus loin, piaillant de terreur.