Rapidement, pourtant, le louveteau se remit sur ses pattes. Il était en grande colère et éprouvait un violent désir de se venger. Il revint à la charge, moins craintivement, son petit dos tout hérissé, et, achevant lui-même son éducation, enfouit ses crocs aigus dans le cou du lapin. Il sentit la vie palpiter dans le corps pantelant, les muscles du lapin agonisant se contracter sous lui, et il ne desserra point ses dents avant que tout frisson vital n’eût disparu chez sa première victime.
Louve Grise était ravie. Elle donna, de sa langue, une caresse au louveteau et Kazan, s’étant relevé, exprima son approbation par un reniflement bien senti. Bari mangea du lapin tout ce qu’il voulut, et jamais encore le sang et la viande ne lui avaient paru si délicieux.
Un à un, tous les mystères de la vie se révélaient à lui. Il apprit à ne pas s’effrayer du hideux hululement d’amour du hibou gris, du craquement d’un arbre qui choit, du roulement du tonnerre, du tumulte de l’eau courante, du cri perçant du chat-pêcheur, du beuglement de l’élan femelle en rut, ni de l’appel lointain de ses frères loups, hurlant dans la nuit.
Il prit conscience de son odorat qui, de tous ces mystères, était le plus merveilleux. Comme il errait un jour à une cinquantaine de yards du logis familial, son nez rencontra sur le sol l’odeur tiède d’un lapin. Immédiatement, sans raisonner sa sensation et sans autre processus de sa pensée, il sut que, pour arriver à la chair vivante qu’il aimait, il lui suffisait de suivre cette odeur. Ainsi fit-il, en frétillant de contentement tout le long de la piste qu’il avait découverte. Il arriva à un gros tronc d’arbre, renversé sur le sol, par-dessus lequel le lapin avait bondi. La piste était coupée et Bari, tout désorienté, rebroussa chemin.
Chaque jour, il partait tout seul vers de nouvelles aventures et, pareil à un explorateur débarqué sans boussole sur une terre ignorée, il se lançait au hasard, dans l’inconnu. Et, chaque jour, il rencontrait du nouveau, toujours merveilleux, souvent effrayant. Mais ses terreurs, maintenant, allaient en diminuant, et croissait sa confiance, puisqu’au demeurant aucun mal bien grave ne lui advenait.
Parallèlement à son cerveau, son corps physique se formait. Il n’était plus une petite masse rondelette et empotée. Ses formes s’assouplissaient, ses mouvements se faisaient plus vifs. Sa robe jaunâtre brunissait et une bande gris clair se dessinait tout le long de son échine, comme il en existait une chez Kazan. Sa tête, allongée et fine, rappelait celle de sa mère. Mais, pour tout le reste du corps, il tenait de son père.
Il avait de lui les membres trapus et la large poitrine, qui annonçaient sa force future. Ses yeux s’ouvraient largement, avec, aux coins, un peu de rouge. Tous les gens de la forêt savent à quoi s’en tenir quand ils constatent, aux yeux des petits huskies, cette goutte de sang. Elle signifie que la bête est née dans le Wild, et que sa mère ou son père ont été pris parmi les hordes sauvages des outlaws du Grand Désert Blanc. Cette tache rouge était spécialement prononcée chez Bari. Elle voulait dire que, quoique demi-chien, il était un vrai fils du Wild, qui avait remis sur lui son emprise.
Quand l’îlot encerclé d’eau, sur lequel se trouvait le gîte du louveteau, eut été complètement exploré par lui, il songea à passer sur la rive opposée.
Après avoir longtemps observé et côtoyé, toujours en vain, l’eau clapotante qui murmurait sur la berge, devant ses pattes, il se risqua sur l’arbre renversé qui servait de pont à ses parents. Arrivé sans encombre, et sans avoir perdu son équilibre, sur l’autre rive, il lui parut qu’il était soudain transporté dans un monde nouveau. Il hésita encore, quelques instants, puis se mit bravement en route.
Il n’avait pas parcouru plus d’une cinquantaine de yards lorsqu’il entendit près de lui un battement d’ailes. C’était un whiskey-jack, qui se trouvait précisément sur son chemin.