Par une nuit admirable, baignée de lune et d’étoiles, le chien-loup et la louve aveugle abandonnèrent à leur tour l’arbre creux et entreprirent de remonter, vers les montagnes de l’Ouest, la vallée qui aboutissait au marais.

Jour et nuit ils chassaient, marquant leur piste, derrière eux, d’innombrables carcasses à demi dévorées de lapins et de perdrix. C’était, en effet, la saison du plaisir de tuer et non celle de la faim.

A dix milles à l’ouest, ils tuèrent un jeune faon. Ils l’abandonnèrent également, après un seul repas. Longuement ils se chauffaient au soleil et devenaient de plus en plus luisants et gras.

Ils trouvaient peu de gêne avec les autres animaux. Il n’y avait pas de lynx dans la région, insuffisamment boisée pour plaire au gros chat, ni de loups. Le chat-pêcheur, la martre et le vison abondaient le long du torrent, mais n’étaient point dangereux. Un jour, ils rencontrèrent une vieille loutre. C’était, en son genre, un géant de l’espèce, dont le poil tournait, avec le proche été, au gris sale.

Kazan, paresseux et repu, la regarda négligemment. Louve Grise humait dans l’air la forte odeur de poisson que dégageait la bête. Cet être aquatique ne les intéressa pas plus qu’un bâton qui s’en serait allé à la dérive, au fil de l’eau. Ils continuèrent leur chemin sans se douter que cette grosse créature, d’aspect stupide, à la queue noire comme du charbon, allait bientôt devenir leur alliée dans une de ces batailles haineuses et sans merci, comme il s’en livre entre les hôtes du Wild. Luttes tragiques, qui se terminent par la seule survivance du plus fort, et qui n’ont pour témoins que le ciel impassible et muet, où leur souvenir se dissémine aux vents.

Aucun homme n’était venu, depuis plusieurs années, dans cette partie supérieure de la vallée et une colonie de castors y prospérait en paix.

Le chef de la colonie était un vénérable patriarche, qu’un Indien, en sa langue imagée, n’eût pas manqué de baptiser « Dent-Brisée ». Car une des quatre et longues incisives, dont se servent les castors pour abattre les arbres destinés à la construction de leurs digues, était brisée chez le vieux père.

Il y avait six ans que Dent-Brisée était arrivé en cet endroit, avec quelques autres castors de son âge, et qu’ils avaient ensemble construit leur première digue et leur première hutte.

En avril suivant, la femelle de Dent-Brisée lui donnait quatre bébés castors et chacune des autres mères castors avaient pareillement accru la population de la petite colonie de deux, trois ou quatre membres nouveaux.

Si cette première génération avait suivi la loi ordinaire de l’espèce, elle se serait, au bout de quatre ans, appariée entre elle et aurait quitté la colonie pour aller en fonder une autre. Mais elle se trouvait bien où elle était et y demeura. Elle procréa sur place. Si bien que maintenant on eût dit le grouillement serré de la population qui s’entasse dans une ville assiégée.