La colonie, cette sixième année, comptait quinze huttes et plus de cent citoyens, avec, en surplus, la dernière portée de jeunes castors de mars et d’avril. La digue qui retenait les eaux du torrent s’était allongée au point d’atteindre deux cents yards. L’eau débordée couvrait une vaste étendue de sol, transformée en étang, et d’où émergeaient bouleaux, peupliers, aulnes et saules, à la tendre écorce et aux pousses vertes.

Quelle que fût la surface couverte par l’eau, cette pitance ordinaire des castors était devenue insuffisante pour la nourriture des huttes surpeuplées. On ne voyait plus partout qu’arbres et arbrisseaux rongés jusqu’à l’aubier.

Retenus, comme l’homme, par l’amour du foyer natal, les castors n’avaient pu se décider encore à émigrer. La hutte de Dent-Brisée mesurait intérieurement huit à neuf pieds de diamètre, et dans cet étroit espace vivaient enfants et petits-enfants, au nombre de vingt-sept.

Aussi le vieux patriarche s’était-il résolu à abandonner sa tribu, pour s’en aller ailleurs chercher fortune. Tandis que Kazan et Louve Grise reniflaient négligemment les fortes odeurs qu’exhalait la ville des castors, Dent-Brisée ralliait justement et faisait ranger autour de lui sa famille — c’est-à-dire sa femelle, deux de ses fils et leur progéniture — pour l’exode.

Dent-Brisée avait toujours été le chef reconnu de la colonie. Aucun autre castor n’y avait jamais atteint sa taille et sa force. Son corps épais était long de trois bons pieds et pesait dans les soixante livres. Sa queue plate mesurait cinq pouces de large, sur quatorze de long et, lorsqu’elle frappait l’eau, par une nuit calme, on pouvait, à un mille de distance, entendre la résonance du coup. Ses pattes de derrière, largement palmées, étaient grosses deux fois comme celles de sa femelle et aucun nageur de la colonie ne pouvait lutter de rapidité avec lui.

La nuit qui suivit, tandis que Kazan et Louve Grise continuaient leur course le long du torrent, Dent-Brisée sortit de l’eau, grimpa sur la digue, se secoua et regarda si toute sa smalah était en ligne.

L’eau de l’étang, qui, sous la nuit claire, était toute piquée d’étoiles, se ridait, derrière lui, de corps qui nageaient et qui vinrent le rejoindre sur la digue. Quelques autres castors s’étaient joints à lui et à sa famille. Quand tout le monde fut réuni, le digne patriarche piqua une tête dans le torrent, du côté opposé à l’étang, et les corps soyeux et luisants des émigrants commencèrent à descendre le courant. Les bébés de trois mois nageaient comme leurs parents et avaient grand peine à ne pas se laisser distancer. Dent-Brisée fendait l’eau, le premier, superbement. Derrière lui, venaient les castors adultes. Les mères et les enfants formaient l’arrière-garde. Il y avait quarante têtes au total.

Durant toute la nuit, le voyage se continua sans incident. La grosse loutre, cachée dans un épais bouquet de saules, laissa, sans s’attaquer à elle, passer la caravane.

Par une curieuse prévision de la Nature, qui voit souvent au-delà de notre compréhension humaine, la loutre est la mortelle ennemie de la race des castors et plus redoutable pour elle que ne l’est l’homme même. Mangeuse de poissons, elle veille en même temps à ce que l’espèce n’en soit point anéantie. Un instinct secret lui a sans doute appris que les digues élevées par le castor, coupant le flux naturel des rivières et des torrents, entravent la course naturelle du poisson au moment du frai. Incapable de se mesurer, elle seule, contre les tribus nombreuses de ses ennemis, elle travaille, en sourdine, à détruire leurs ouvrages. Comment elle s’y prend, c’est ce que nous verrons tout à l’heure.

Plusieurs fois, durant la nuit, Dent-Brisée s’était arrêté de nager pour examiner la berge, constater s’il y rencontrait assez d’arbres aux écorces tendres et décider s’il convenait de faire halte. Mais ici ces écorces étaient insuffisamment nombreuses. Là, c’était l’endroit qui n’était point propice à la construction d’une digue, et l’on sait que l’instinct d’ingénieur des castors l’emporte même sur l’attrait de la nourriture.