A deux cents yards environ des castors, ils perçurent le craquement soudain d’un arbre qui tombait et le claquement de l’eau sous sa chute. Ils s’arrêtèrent net et, durant une bonne minute, ils demeurèrent les nerfs tendus, et aux écoutes. Puis ils entendirent de nouveaux clapotements dans l’eau, accompagnés de cris perçants.

Louve Grise tourna vers Kazan ses yeux aveugles. Mieux que lui, elle savait ce dont il s’agissait et elle eût voulu pouvoir le lui dire.

Ils reprirent en avant leur petit trot. Quand ils arrivèrent là où ils avaient laissé un îlot, cerclé d’un peu d’eau, et l’arbre creux qui les avait si longtemps abrités, Kazan éprouva un ahurissement sans limites en face du prodigieux changement qui avait eu lieu durant leur absence. Un étang couvrait le sol, inondant arbres et buissons.

Kazan et Louve Grise s’étaient avancés sans faire de bruit et les ouvriers de Dent-Brisée ne se doutaient en rien de leur présence. Dent-Brisée en personne était fort occupé à saper un arbre. Près de lui, quatre ou cinq bébés castors s’amusaient à construire une digue en miniature, avec de la boue et des petites branches. Sur la grande digue, d’autres enfants castors, un peu plus âgés mais pas encore adultes, grimpaient, puis se divertissaient follement à se laisser glisser sur sa pente, comme en toboggan, pour culbuter finalement dans l’eau. C’était leurs ploufs ! et leurs petits cris joyeux que Kazan et Louve Grise avaient entendus.

Les castors adultes étaient au travail en divers endroits.

Kazan avait déjà assisté à des scènes semblables lorsque, dans la partie supérieure de la vallée, il était passé près de la première colonie des castors. Cela ne l’avait point alors intéressé.

Il n’en était plus de même aujourd’hui. Les castors avaient cessé d’être pour lui de simples animaux aquatiques, coriaces et non comestibles, et qui exhalaient une odeur déplaisante. C’étaient les envahisseurs de son domaine, donc des ennemis, et ses crocs se découvraient en silence. Son échine se mit en brosse, les muscles de ses pattes de devant, et ceux de ses épaules, se tendirent comme des cordes de fouet et, sans jeter un seul cri, il se précipita sur Dent-Brisée.

Le vieux patriarche n’avait point pressenti le danger qui le menaçait. Il n’aperçut Kazan que quelques secondes avant que le chien-loup l’eût atteint. Il s’arrêta de scier son arbre ; mais, lent à se mouvoir sur la terre ferme, il parut hésiter un instant. Kazan était déjà sur lui lorsqu’il se laissa dégringoler vers le torrent.

Il y eut un corps à corps rapide entre le castor et son agresseur. Mais Dent-Brisée glissa comme de l’huile sous le ventre de Kazan et se retrouva bientôt en sûreté dans son élément, avec deux morsures à vif dans sa queue charnue.

Kazan demeura fort estomaqué de l’échec de son attaque et de la fuite de son insaisissable ennemi. Ahuris et épouvantés du spectacle auquel ils venaient d’assister, les bébés castors qui se trouvaient sur la berge étaient demeurés figés sur place. Ils ne se réveillèrent qu’en voyant le chien-loup qui fondait sur eux.