Trois, de cinq qu’ils étaient, eurent le temps de regagner l’eau. Pour les deux autres bébés, il fut trop tard. D’un simple claquement de mâchoires, Kazan brisa le dos de l’un. Il saisit l’autre par la gorge et le secoua en l’air, comme un terrier fait d’un rat.

Louve Grise, qui avait entendu la brève bataille, vint rejoindre son compagnon. Elle renifla les deux tendres petits corps, qui avaient cessé de vivre, et se prit à gémir. Sans doute les deux mignonnes créatures lui rappelaient-elles ses propres petits, ceux que le lynx avait étranglés sur le Sun Rock, et Bari qui s’était enfui, car il y avait dans son gémissement une sorte d’attendrissement maternel.

Mais si Louve Grise avait des visions sentimentales de ce genre, il n’en était pas de même pour Kazan. Le chien-loup s’était montré aussi froidement impitoyable à deux des petites créatures qui avaient envahi son domaine que l’avait fait le lynx pour la première portée de Louve Grise. Ce succès remporté sur ses ennemis excitait davantage encore son désir de tuer. Il côtoyait, en proie à une sorte de frénésie, le bord de l’étang, grognant à l’adresse de l’eau trouble, sous laquelle Dent-Brisée avait disparu.

La tribu entière s’était pareillement réfugiée dans le liquide élément, dont la surface se soulevait au passage de tous ces corps nageant entre deux eaux.

Kazan arriva ainsi à l’une des extrémités du barrage. C’était nouveau pour lui. Mais l’instinct lui enseignait que cet ouvrage était l’œuvre de Dent-Brisée et de sa tribu. Pendant quelques instants, il s’acharna furieusement contre les bûches et contre les brindilles entrelacées.

Soudain, à quelque cinquante pieds de la berge, vers le centre de la digue, l’eau s’agita et la grosse tête ronde de Dent-Brisée émergea.

Pendant une demi-minute de tension mutuelle, le castor et le chien-loup se mesurèrent du regard. Puis, tout tranquillement, Dent-Brisée sortit de l’eau son corps humide et luisant, grimpa au faîte de la digue, et s’y étala à plat ventre, face à Kazan.

Le vieil ingénieur était seul. Aucun autre castor ne se montrait plus. La surface de l’étang était maintenant sans une ride.

Vainement, Kazan tenta de découvrir un passage lui permettant d’arriver jusqu’à son ennemi, qui semblait le narguer. Mais, entre le mur solide de la digue centrale et la berge, il n’y avait qu’une charpente à claire-voie, à travers laquelle l’eau transitait en bouillonnant, comme à travers les portes à demi fermées d’une écluse.

Par trois fois, Kazan s’acharna à se frayer un chemin dans cet enchevêtrement de branches et, trois fois, ses efforts n’aboutirent qu’à un brusque plongeon dans l’étang.