Le vieux patriarche, pendant ce temps, ne remuait toujours pas. Quand, enfin, Kazan découragé eut abandonné son attaque, Dent-Brisée se laissa glisser sur le bord de la digue et disparut sous l’eau. Le malin castor avait appris que, pas plus que le lynx, Kazan n’était capable de combattre dans l’eau et il alla répandre cette bonne nouvelle parmi les autres membres de la tribu.

Kazan vint rejoindre Louve Grise. Il s’étendit près d’elle, au soleil, et se remit à observer.

Au bout d’une demi-heure, il vit, sur la rive opposée, Dent-Brisée qui sortait de l’eau à nouveau. D’autres castors le suivaient et tous se remirent, de compagnie, à la besogne, comme si rien n’était arrivé. Les uns recommencèrent à scier leurs arbres, les autres travaillaient dans l’étang, apportant avec eux et mettant en place leurs charges de ciment et de brindilles. Le milieu de l’étang était leur ligne de mort. Pas un ne la dépassait.

Une douzaine de fois, un des castors nagea jusqu’à cette ligne et s’y arrêta, en regardant les petits corps que Kazan avait tués et qui étaient demeurés sur la berge. Sans doute était-ce la mère, qui eût voulu aller vers les innocentes victimes et ne l’osait point.

Kazan, qui s’était un peu calmé, réfléchissait sur ces êtres bizarres qu’il avait devant lui, et qui usaient à la fois de la terre et de l’eau. Ils n’étaient point aptes au combat et, si nombreux fussent-ils contre lui seul, ils déguerpissaient comme des lapins dès qu’il était à portée de les atteindre. Contre lui, Dent-Brisée, dans leur corps à corps, n’avait même pas fait usage de ses dents.

Il en vint à conclure que ces créatures envahissantes devaient être chassées à l’affût, comme les lapins et les perdrix. En vertu de quoi, il se mit en route, dans le courant de l’après-midi, suivi de Louve Grise.

Par une ruse coutumière aux loups, il commença par s’éloigner de la proie convoitée et remonta tout d’abord le cours du torrent. Le niveau y avait considérablement monté, par l’effet du barrage des castors, et de nombreux gués, qu’il avait maintes fois traversés, étaient devenus impraticables.

Il se décida donc, au bout d’un mille, à traverser le torrent à la nage, en laissant derrière lui Louve Grise que son horreur de l’eau retenait au rivage. Puis il redescendit silencieusement la rive opposée, en se tenant à une centaine de yards du torrent.

Un peu en deçà de la digue, aulnes et saules formaient un épais fourré. Kazan en tira profit. Il put s’avancer sans être vu et s’aplatit sur le sol, prêt à s’élancer dès que l’occasion s’en présenterait.

Pour l’instant, la plupart des membres de la tribu travaillaient dans l’eau. Quatre ou cinq seulement étaient sur la berge. Il allait bondir sur eux quand, au dernier moment, il décida de s’avancer encore un peu vers la digue. Il était bien caché dans son fourré et le vent était pour lui. Le bruit de l’eau, qui jaillissait en cascatelles à travers les claires-voies du barrage, étouffait le son de ses pas.