Le barrage était, sur cette rive, encore inachevé et, à quelques pieds seulement de la berge, Dent-Brisée était en plein travail avec ses ouvriers. Le vieux castor était à ce point affairé, occupé qu’il était à mettre en place un rondin, de la grosseur du bras d’un homme, qu’il ne vit point la tête et les épaules de Kazan surgir des buissons.
Ce fut un autre castor qui, en piquant aussitôt une tête dans l’eau, lança l’avertissement, Dent-Brisée releva la tête et ses yeux rencontrèrent les crocs découverts de Kazan. Il était trop tard. Déjà Kazan, se risquant sur le tronc couché d’un petit bouleau, était sur lui. Ses longs crocs s’enfoncèrent profondément dans le cou de son ennemi.
Mais le vieux compère avait plus d’un tour dans son sac. Se rejetant en arrière, d’un mouvement brusque, il réussit à faire perdre à Kazan l’équilibre. Simultanément, ses dents, tranchantes comme un ciseau, réussissaient une prise solide à la gorge du chien-loup. Mutuellement rivées ainsi l’une à l’autre, les deux bêtes firent dans l’onde un bruyant plongeon.
Dent-Brisée, nous l’avons dit, pesait dans les soixante livres. De l’instant où il fut dans l’étang, il se retrouva dans son élément et, s’accrochant opiniâtrement à la gorge de Kazan, il se laissa couler à fond, comme un morceau de plomb, en entraînant avec lui son adversaire.
L’eau verte se précipita dans la gueule de Kazan, dans ses oreilles, dans ses yeux et dans son nez. Il était aveuglé et étouffait. Tous ses sens étaient en tumulte. Mais, au lieu de se débattre afin de se dégager au plus vite, il s’obstinait à ne point lâcher Dent-Brisée, retenant sa respiration et resserrant davantage ses crocs.
Bientôt il toucha le fond mou et bourbeux de l’étang, et commença à s’enfoncer dans la vase.
Alors il s’affola et comprit qu’il y allait pour lui de la vie ou de la mort. Il abandonna Dent-Brisée, pour ne plus songer qu’à fermer hermétiquement ses mâchoires, afin de n’être point suffoqué par l’eau. Et, de toute la force de ses membres puissants, il lutta pour se libérer de son ennemi, pour remonter à la surface, vers l’air libre et vers la vie.
L’entreprise qui, sur terre, eût été facile, était ici terriblement malaisée. L’adhérence du vieux castor était, sous l’eau, plus redoutable pour lui que celle d’un lynx à l’air libre. Comble de malheur ! Un second castor, adulte et robuste, arrivait, dans un remous de l’eau. S’il se joignait à Dent-Brisée, c’en était fait de Kazan. Mais le sort en avait décidé autrement.
Le vieux patriarche n’était pas vindicatif. Il n’avait soif, ni de sang, ni de mort. Maintenant qu’il était délivré de l’étrange ennemi qui, deux fois, s’était jeté sur lui et qui maintenant ne pouvait plus lui faire aucun mal, il n’avait aucune raison de conserver Kazan sous l’eau. Il desserra sa petite gueule.
Ce n’était pas trop tôt pour le père de Bari, déjà aux trois quarts noyé. Il parvint cependant à remonter à la surface et, accrochant ses pattes de devant à un petit arbre du barrage, il se maintint la tête hors de l’eau, durant dix bonnes minutes, jusqu’à ce qu’il eût absorbé de suffisantes bouffées d’air et retrouvé la force de regagner le rivage.