Il était anéanti. Trempé comme il ne l’avait jamais été, il grelottait de tous ses membres. Ses mâchoires pendaient bas. Il avait été battu, battu, battu à plates coutures. Et son vainqueur était un animal d’une race inférieure à la sienne. Il en sentait toute l’humiliation. Lamentable et pouvant à peine se traîner, il remonta le cours du torrent, qu’il lui fallut retraverser à la nage, pour aller retrouver Louve Grise qui l’attendait.

XXIII
LA LOUTRE FAIT UNE TROUÉE

Quelques jours après, Kazan avait repris sa force coutumière et sa belle santé. Mais sa haine pour les castors maudits n’avait fait qu’empirer. Détruire ses ennemis était devenu pour lui une idée fixe et qui lui bouleversait passionnément le cerveau.

Le barrage prenait des proportions de plus en plus formidables. Le cimentage de la digue s’étendait plus profondément sous l’eau, par les soins constants et rapides des ingénieurs à quatre pattes. Trois huttes s’élevaient. A chaque vingt-quatre heures, l’eau montait plus haut et régulièrement l’étang s’élargissait, submergeant tout.

Sans cesse aux aguets, dès que la chasse et le souci de la nourriture pour lui et pour Louve Grise ne le retenaient pas, Kazan ne cessait de rôder autour de l’étang à la recherche d’une occasion favorable pour tuer quelqu’un des membres imprudents de la tribu de Dent-Brisée.

C’est ainsi qu’il surprit un gros castor, qui s’était trop écarté sur la berge, et l’étrangla. Trois jours après, ce fut au tour de deux bébés castors, qui s’ébattaient dans la vase, à quelques pieds du rivage. Kazan, dans sa fureur, les mit littéralement en morceaux.

Alors Dent-Brisée décida qu’on ne travaillerait plus que durant la nuit et que, le jour, toute la tribu demeurerait dans ses huttes. Kazan n’y perdit point. Il était un habile chasseur nocturne et, deux nuits de suite, il tua son castor. Il avait déjà sept pièces au tableau, lorsque la loutre entra en scène.

Jamais Dent-Brisée n’avait encore été placé entre deux ennemis plus acharnés et plus féroces que ceux qui, maintenant, l’assaillaient. Sur terre, Kazan était son maître et celui de sa race, par l’agilité supérieure qui était la sienne, par son odorat plus subtil et ses ruses de combat. La loutre, dans l’eau, était une pire menace.

Elle y évoluait, plus rapide que le poisson dont elle faisait sa nourriture. Ses dents aiguës étaient pareilles à des aiguilles d’acier. Elle était si lisse et luisante, et glissante, que les castors, si nombreux fussent-ils après elle, eussent été incapables de l’empêcher de leur filer entre les pattes.

Pas plus que le castor, la loutre n’a soif de sang. Et pourtant, dans tout le Northland, elle est la pire destructrice de ces animaux. Elle est pour eux une véritable peste.