Dent-Brisée réussit enfin à obturer la brèche, l’eau recommença à monter et le massacre prit fin.

La grosse loutre, remontant le torrent, s’en était allée à un demi-mille de là, se reposer de sa besogne. Étalée sur une souche, elle se chauffait aux derniers rayons du soleil couchant. Son intention était, dès le lendemain, de redescendre vers la digue et de renouveler sa trouée. C’était sa méthode coutumière et son amusement, à elle.

Mais cet étrange et invisible arbitre du Wild, celui que les Indiens appellent O-se-ki, « l’Esprit », condescendit enfin à jeter un regard de pitié sur Dent-Brisée et sa malheureuse tribu.

Voyant l’étang à nouveau rempli, Kazan et Louve Grise entreprirent, eux aussi, de remonter le torrent, à la recherche de nouveaux castors à tuer, si par hasard il s’en était égaré par là.

La loutre était, avons-nous dit, grosse et grise, et vieille. Pendant dix ans elle avait vécu, pour prouver à l’homme qu’elle était plus madrée que lui. En vain, maint chasseur avait-il disposé ses pièges pour la capturer. Dans le courant des ruisseaux et des torrents, des couloirs perfides avaient été, par d’astucieux trappeurs, savamment établis à l’aide de bûches et de grosses pierres, au bout desquels la guettaient les mâchoires d’acier. Toujours elle avait éventé ces traquenards.

Peu de ceux qui la chassaient l’avaient vue. Mais la piste qu’elle laissait dans la vase ou le gravier disait sa grande taille. Si elle n’avait su la défendre ainsi, sa splendide et moelleuse fourrure hivernale eût pris, depuis longtemps, la route des plus luxueux magasins de l’Europe. Car cette fourrure était vraiment digne d’un duc ou d’une duchesse, d’un roi ou d’un empereur. Dix années durant, elle avait su vivre et échapper aux convoitises des riches.

Mais, par ce beau soir d’été, elle était sans défiance. Il ne se fût pas trouvé un seul chasseur pour la tuer, car en cette saison sa peau était de nulle valeur. Cela, l’instinct et la Nature le lui disaient. C’est pourquoi, engourdie à la fois par le bon soleil et par la fatigue, l’estomac bien garni d’un lot de poissons qu’elle était en train de digérer, elle dormait voluptueusement, en pleine sérénité, aplatie sur sa souche, à proximité du torrent.

A pas de velours, Kazan arriva, suivi de Louve Grise. Le vent, qu’ils avaient pour eux, ne les trahissait pas et il leur apporta bientôt l’odeur de la loutre.

Ils trouvèrent que c’était celle d’un animal aquatique, une odeur rance, aux relents de poisson, et ils ne doutèrent point qu’ils allaient rencontrer un de leurs ennemis à large queue. Ils redoublèrent de prudence et parvinrent, sans être entendus, en face de la loutre. Kazan s’arrêta brusquement et, en guise d’avertissement, heurta de l’épaule la louve aveugle.

L’ultime plongée du soleil à travers les arbres s’était éteinte et le crépuscule commençait à tomber. Dans le bois qui s’obscurcissait, un hibou saluait la nuit de son premier appel, aux notes sourdes. La loutre s’agitait sur sa souche. Une sorte de malaise s’emparait d’elle et son museau moustachu se contractait. Elle était prête à s’éveiller lorsque Kazan bondit sur elle.