Face à face, en franche bataille, la loutre aurait pu encore se défendre et prouver sa valeur. Mais le Wild avait décrété, cette fois, qu’elle devait mourir. O-se-ki, l’Esprit immanent et tout-puissant, s’appesantissait sur elle. Il était plus redoutable que l’homme et elle n’avait nul moyen de lui échapper.
Les crocs de Kazan s’enfoncèrent dans la veine jugulaire de la loutre et elle mourut instantanément, avant même d’avoir pu connaître qui lui avait bondi dessus. Quant au chien-loup et à la louve, ils reprirent leur tournée, cherchant toujours des castors à égorger, et sans se douter qu’en tuant la loutre ils avait supprimé le seul allié qui aurait, à la longue, fini par faire évacuer le marais à l’ennemi commun.
La situation, pour eux, ne fit dès lors qu’empirer. Dent-Brisée et sa tribu, maintenant qu’il n’y avait plus de loutre, avaient beau jeu pour poursuivre leurs constructions. Ils ne s’en firent pas faute et, en juillet, la dépression presque entière qu’occupait le marais était profondément sous l’eau.
Kazan et Louve Grise furent pris d’effroi devant cet incoercible pouvoir qui leur rappelait celui de l’homme. Par une grosse lune blanche et ronde, ils abandonnèrent leur ancien domaine, remontèrent le torrent sans s’arrêter de la nuit, jusqu’à la première colonie de castors, dont ils se hâtèrent de se détourner, et continuèrent leur route vers le nord.
XXIV
LA CAPTURE
L’incendie auquel Kazan et Louve Grise avaient miraculeusement échappé ne fut pas le seul qui, cette année-là, désola le Northland. D’autres feux, malencontreusement allumés par des imprudences d’indiens ou d’hommes blancs, ajoutèrent leur fléau au gel excessif de l’hiver, à la famine et à la Peste Rouge, et dévastèrent, en juillet et août, des régions entières.
Kazan et Louve Grise atteignirent bientôt des forêts dévastées par la flamme, que les vents d’est, venant de la Baie d’Hudson, avaient attisée, et où toute trace de vie, tout vestige vert avait disparu. Les doux coussinets de leurs pattes ne foulaient plus que des souches roussies, des bûches carbonisées et un sol noirci. La louve aveugle ne pouvait voir le monde noir où ils évoluaient, mais elle le sentait des narines.
Devant cette désolation infinie, Kazan semblait hésiter sur la route à suivre. En dépit de sa haine des hommes, il eût préféré redescendre vers le sud. Car c’est au sud qu’est la civilisation et l’instinct du chien le ramène toujours, malgré lui, dans cette direction. L’instinct du loup, au contraire, le repousse toujours vers le nord, et c’est vers le nord que Louve Grise prétendait aller.
Ce fut elle qui, finalement, l’emporta. Le couple continua à s’orienter de ce côté, vers le Lac Athabasca et les sources du Fleuve Mac-Farlane.
Vers la fin de l’automne précédent, un prospecteur d’or était arrivé au Fort Smith, sur le Grand Lac de l’Esclave[34], avec un bocal à conserves rempli de poussière d’or et de pépites. Il avait fait cette précieuse récolte dans le Fleuve Mac-Farlane. La nouvelle s’en était rapidement colportée jusqu’au monde civilisé et, à la mi-hiver, l’avant-garde d’une horde de chercheurs de trésors était accourue, précipitamment, sur ses raquettes et en traîneaux à chiens.