Paul Weyman, accompagné du sergent, s’était frayé un chemin jusqu’à la cage et, tout en sortant de sa poche une liasse de billets, dont il compta trois cents à Jan Harker et trois cents à Sandy Mac Trigger, il dit à mi-voix, aux deux bêtes qui le considéraient curieusement à travers les barreaux :
— C’est un gros prix, un énorme prix que je paie pour vous, mes petits amis… Mais vous me serez utiles pour poursuivre mon voyage et bientôt, j’espère, nous serons les meilleurs camarades du monde.
XXVII
SEULE DANS SA CÉCITÉ
Bien des heures après que Kazan fût tombé sur la rive du fleuve, sous le coup de fusil de Sandy Mac Trigger, Louve Grise attendit que son fidèle compagnon vînt la retrouver. Tant de fois il était revenu vers elle qu’elle avait confiance dans son retour. Aplatie sur son ventre, elle reniflait l’air et gémissait de n’y point découvrir l’odeur de l’absent. Mais, de tout le jour, Kazan ne reparut point.
Le jour et la nuit étaient depuis longtemps semblables pour la louve aveugle. Elle sentait pourtant, par un secret instinct, l’heure où les ombres s’épaississaient, et que la lune et les étoiles devaient briller sur sa tête. Mais, avec Kazan à côté d’elle, l’effroi de sa cécité n’était plus pareil. Le même abîme des ténèbres ne lui semblait pas l’envelopper.
Vainement elle lança son appel. Seule lui parvint l’âcre odeur de la fumée qui s’élevait du feu allumé par Mac Trigger sur le sable. Elle comprit que c’était cette fumée, et l’homme qui la produisait, qui étaient la cause de l’absence de Kazan. Mais elle n’osa pas approcher trop près ses pas ouatés et silencieux. Elle savait être patiente et songea que, le lendemain, son compagnon reviendrait. Elle se coucha sous un buisson et s’endormit.
La tiédeur des rayons du soleil lui apprit que l’aube s’était levée. Elle se remit sur ses pattes et, l’inquiétude l’emportant sur la prudence, elle se dirigea vers le fleuve. L’odeur de la fumée avait disparu ainsi que celle de l’homme, mais elle percevait le bruit du courant, qui la guidait.
Le hasard la fit retomber sur la piste que, la veille, Kazan et elle avaient tracée, lorsqu’ils étaient venus boire sur la bande de sable. Elle la suivit et arriva sans peine à la berge, à l’endroit même où Kazan était tombé et où Mac Trigger avait campé.
Là son museau rencontra le sang coagulé du chien-loup, mêlé à l’odeur que l’homme avait, tout à côté, laissée sur le sable. Elle trouva le tronc d’arbre auquel son compagnon avait été attaché, les cendres éteintes du foyer, et suivit jusqu’à l’eau la traînée laissée par le corps de Kazan, lorsque Mac Trigger l’avait tiré demi-mort, derrière lui, vers la pirogue. Puis toute piste disparaissait.
Alors Louve Grise s’assit sur son derrière, tourna vers le ciel sa face aveugle et jeta vers Kazan disparu un cri désespéré, tel un sanglot que le vent emporta sur ses ailes. Puis, remontant la berge jusqu’au plus prochain buisson, elle s’y coucha, le nez tourné vers le fleuve.