De plus en plus affamée, elle songea au dernier repas qu’elle avait fait avec Kazan. Il avait été constitué par un gros lapin, dont elle se souvint qu’ils n’avaient mangé que la moitié. C’était à un ou deux milles.

Mais l’acuité de son flair et ce sens intérieur de l’orientation, si puissamment développé chez les bêtes sauvages, la ramenèrent à cette même place, à travers arbres, rochers et broussailles, aussi droit qu’un pigeon retourne à son colombier.

Un renard blanc l’avait précédée. A l’endroit où Kazan et elle avaient caché le lapin, elle ne retrouva que quelques bouts de peau et quelques poils. Ce que le renard avait laissé, les oiseaux-des-élans et les geais des buissons l’avaient à leur tour emporté. Le ventre vide, Louve Grise s’en revint vers le fleuve, comme vers un aimant dont elle ne pouvait se détacher.

La nuit suivante, elle dormit encore là où avait dormi Kazan et, par trois fois, elle l’appela sans obtenir de réponse. Une rosée épaisse tomba, qui aurait achevé d’effacer la dernière odeur du disparu, si l’orage en avait laissé quelques traces. Et pourtant, trois jours encore, Louve Grise s’obstina à demeurer à cette même place.

Le quatrième jour, sa faim était telle qu’elle dut, pour l’apaiser, grignoter l’écorce tendre des saules. Puis, comme elle était à boire dans le fleuve, elle toucha du nez, sur le sable de la berge, un de ces gros mollusques que l’on rencontre dans les fleuves du Northland et dont la coquille à la forme d’un peigne de femme ; d’où leur nom.

Elle l’amena sur la rive avec ses pattes et, comme la coquille s’était refermée, elle l’écrasa entre ses dents. La chair qui s’y trouvait enclose était exquise et elle se mit en quête d’autres « peignes ». Elle en trouva suffisamment pour rassasier sa faim. En sorte qu’elle demeura là durant trois autres jours.

Puis, une nuit, un appel soudain sonna dans l’air, qui l’agita d’une émotion étrange. Elle se leva et, en proie à un tremblement de tous ses membres, elle trottina de long en large sur le sable, tantôt faisant face au nord, et tantôt au sud, puis à l’est et à l’ouest. La tête rejetée en l’air, elle aspirait et écoutait, comme si elle cherchait à préciser de quel point de l’horizon arrivait l’appel mystérieux.

Cet appel venait de loin, de bien loin, par-dessus le Wilderness. Il venait du Sun Rock, où elle avait si longtemps gîté avec Kazan, du Sun Rock où elle avait perdu la vue et où les ténèbres qui l’enveloppaient maintenant avaient, pour la première fois, pesé sur ses paupières. C’est vers cet endroit lointain, où elle avait fini de voir la lumière et la vie, où le soleil avait cessé de lui apparaître dans le ciel bleu, et les étoiles et la lune dans la nuit pure, que, dans sa détresse et son désespoir, elle reportait tout à coup sa pensée. Là, sûrement, s’imaginait-elle, devait être Kazan. Alors, affrontant sa cécité et la faim, et tous les obstacles qui se dressaient devant elle, tous les dangers qui la menaçaient, elle partit, abandonnant le fleuve. A deux cents milles de distance était le Sun Rock, et ç’était vers lui qu’elle allait.

XXVIII
COMMENT SANDY MAC TRIGGER TROUVA LA FIN QU’IL MÉRITAIT

Kazan, durant ce temps, à soixante milles vers le nord, était couché au bout de sa chaîne d’acier et observait le professeur Paul Weyman, qui mélangeait dans un seau, à son intention, de la graisse et du son.