Le froid, cette nuit-là, était plus vif que de coutume, et la morsure aiguë et glacée du vent de l’est agitait Kazan étrangement. Il lui allumait dans le sang ce que les Indiens appellent la « frénésie du froid ». Les nuits léthargiques de l’été s’en étaient allées et le temps se rapprochait des chasses enivrantes, interminables. Kazan rêvait de bondir en liberté, de courir jusqu’à épuisement, avec Louve Grise à son côté.

Il fut en proie, toute la nuit, à une agitation extraordinaire. Il se disait que Louve Grise l’attendait et il n’arrêtait pas de tirer sur sa chaîne, en poussant des gémissements plaintifs. Une fois, il entendit au loin un cri qu’il imagina être celui de sa compagne. Il y répondit si bruyamment que Paul Weyman en fut tiré de son profond sommeil.

Comme l’aube était proche, le professeur se vêtit et sortit de la cabane. Il remarqua aussitôt la froideur de l’air. Il mouilla ses doigts et les éleva au-dessus de sa tête. Par le côté des doigts qui s’était aussitôt séché, il constata que le vent était remonté au nord. Il se mit à rire sous cape et, allant vers Kazan :

— Ce froid, mon vieux ! va détruire les dernières mouches. Dans quelques jours, nous serons partis. La pirogue qui nous emmènera doit être en route…

Au cours de la journée, Paul Weyman envoya son domestique à Red Gold City, pour quelques emplettes, et il l’autorisa à ne rentrer que le lendemain matin. Lui-même s’occupa à faire ses préparatifs de voyage, à emballer ses bagages et à classer ses notes.

La nuit qui suivit fut calme et claire. Tandis que Weyman dormait à l’intérieur de la cabane, dehors, le grand danois en faisait autant, au bout de sa chaîne. Seul, Kazan ne faisait que somnoler, son museau entre ses pattes, les paupières mi-closes.

Quoiqu’il fût moins agité que la nuit précédente, il redressait la tête, de temps à autre, en humant l’air.

Soudain, le craquement d’une brindille sur le sol le fit sursauter. Il ouvrit tout à fait les yeux et renifla. Un danger immédiat était dans l’air. Le gros danois continuait à dormir.

Quelques minutes après, une forme ombreuse apparut dans les sapins, derrière la cabane. Elle approchait prudemment, la tête baissée, les épaules ramassées. Pourtant, à la lueur des étoiles, Kazan ne tarda pas à reconnaître la face patibulaire de Sandy Mac Trigger. Il ne bougea pas, suivant l’usage du loup, et feignit de ne rien voir, de ne rien entendre.

Mac Trigger, cette fois, n’avait à la main ni fouet, ni gourdin. Mais il tenait un revolver, dont le canon poli scintillait imperceptiblement. Il fit le tour de la cabane, à pas silencieux, et arriva devant la porte, qu’il se préparait à enfoncer d’un bref et violent coup d’épaule.