L’air vif et froid qui, par-dessus les immenses Barrens, lui arrivait de l’Arctique, les myriades d’étoiles qui luisaient au-dessus de sa tête dans le vaste ciel, le bonheur enfin de la liberté reconquise, lui avaient rendu toute son assurance et excitaient encore l’élasticité de sa course.

Il galopait droit devant lui, comme un chien qui suit, sans que rien ne l’en détourne, la piste de son maître.

Contournant Red Gold City et tournant le dos au Grand Lac de l’Esclave, il coupa court à travers bois et buissons, plaines, marécages et crêtes rocheuses, en se dirigeant vers le Fleuve Mac Farlane. Lorsqu’il l’eut atteint, il entreprit aussitôt d’en remonter le cours, quarante milles durant. Il ne doutait point que, de même que Louve Grise l’avait souvent attendu, elle ne l’attendît encore, à la même place, sur la berge où lui-même avait été capturé.

Au lever du jour, il était arrivé à son but, plein d’espoir et de confiance. Il regarda autour de lui, en cherchant sa compagne, et il gémissait doucement, et remuait la queue. Louve Grise n’était point là.

Il s’assit sur son derrière et lança dans l’air son appel du mâle. Nulle voix ne lui répondit. Il se mit alors à flairer et à chercher partout.

Mille pistes s’entre-croisaient et, toute la journée, il les suivit à tour de rôle. Toujours sans succès. Aussi vainement il renouvela, plusieurs fois, son appel.

Un travail semblable à celui qui s’était opéré chez Louve Grise se produisit dans son cerveau. Sans doute celle qu’il cherchait et qui avait disparu, il la retrouverait dans l’un des lieux où tous deux avaient vécu.

Il songea tout d’abord à l’arbre creux, dans le marécage hospitalier où s’était écoulé l’hiver précédent. Et, dès que la nuit embrumée eut envahi le ciel, il reprit sa course. O-se-ki, le Grand Esprit, se penchait sur lui et dirigeait ses pas[40].

[40] On sait que, comme le loup, le chien est susceptible de parcourir, sans se perdre, des distances considérables et d’y suivre une direction fixe vers le but qu’il s’est assigné. On a vu des chiens qui, lors des campagnes de Napoléon, avaient accompagné des soldats jusqu’en Russie et à Moscou s’en revenir seuls à travers toute l’Europe, leur maître étant mort, et regagner, en France ou en Italie, leur ancien domicile.

Jour et nuit, sous le soleil automnal comme sous les étoiles, il courait sans trêve à travers monts et vaux. Parfois, épuisé et tombant d’inanition, il tuait un lapin et en mangeait quelques bouchées, puis dormait une heure ou deux, pour se relever et repartir ensuite.