La quatrième nuit, il atteignit la vallée qui descendait vers le marécage.
Il suivit le cours du torrent et passa, sans y prêter attention, près de la première colonie de castors. Mais, lorsqu’il arriva à la seconde cité, élevée par Dent-Brisée et par sa troupe, il se trouva tout désappointé. Cela, il l’avait oublié.
Dent-Brisée et ses ouvriers avaient achevé et parfait leur œuvre. L’étang artificiel qui recouvrait le marécage avait encore accru sa surface et l’arbre creux, nid douillet contre les frimas, avait complètement disparu. Le paysage même était méconnaissable.
Kazan demeura immobile et sidéré, devant toute cette eau, reniflant l’air en silence, l’air imprégné de l’odeur nauséabonde des usurpateurs.
Alors, son courage lui faillit, sa belle endurance tomba. Ses pattes étaient endolories de la longue et rude randonnée. Ses côtes, amaigries par une nourriture insuffisante, saillaient. Pendant toute la journée, il tourna autour de l’étang et chercha. La crête velue de son dos s’était aplatie et l’affaissement de ses épaules, le regard mobile et inquiet de ses yeux lui donnaient une apparence de bête traquée. D’ici encore, Louve Grise était partie !
Elle aussi, cependant, avait passé là. Comme il flairait tout le long du torrent, un peu en amont de l’étang, Kazan découvrit un petit tas de coquilles fluviales brisées. C’étaient les reliefs d’un repas de la louve aveugle.
Kazan renifla l’odeur presque effacée de Louve Grise, puis il se glissa sous une vieille souche et s’endormit en pleurant. Son chagrin s’accrut encore durant son sommeil et, tout en dormant, il gémissait comme un enfant. Puis il se calma, une autre vision traversa soudain son cerveau, et à peine l’aurore avait-elle paru qu’il reprenait sa course rapide, droit devant lui.
Durant ce même temps, sous les rayons dorés du soleil d’automne, un homme et une femme, accompagnés d’un enfant, remontaient dans leur pirogue vers le Sun Rock. Ils ne tardèrent pas à voir apparaître, à un coude du fleuve, par-dessus la tête des sapins, la cime sourcilleuse de l’abrupte roche, qu’ils connaissaient bien.
La jeune femme était un peu pâlotte et amaigrie, et ses joues, qui avaient perdu de leur ancien éclat, commençaient à peine, sous l’influence du grand air libre, à retrouver leur fraîcheur rosée. C’était la civilisation et le séjour de six mois dans les villes qui l’avaient ainsi anémiée.
— Jeanne, disait l’homme, ma chère Jeanne, je crois que les médecins avaient raison en me conseillant de te ramener avec moi, pour une nouvelle saison de chasse, vers cette belle et sauvage nature où s’est écoulée ta jeunesse, avec ton vieux père, et sans laquelle tu ne saurais vivre. Es-tu heureuse, à présent ?