— Si, si ! Il reviendra… répliqua vivement la jeune femme. Il ne m’abandonnera pas. Il m’aimait. Il était sauvage et terrible. Et il sait combien je l’aimais. Il reviendra ! Écoute…
Des profondeurs de la forêt, arrivait jusqu’au camp un long hurlement plaintif.
C’était l’adieu de Kazan.
V
KAZAN RENCONTRE LOUVE GRISE
Assis sur son derrière, Kazan, après avoir jeté son cri lointain, se mit à renifler dans l’air la liberté qui maintenant était la sienne. Autour de lui s’évanouissaient, avec l’aurore, les abîmes de nuit de la forêt.
Depuis le jour où tout là-bas, sur les bords du Mackenzie[7], il avait été, par des marchands qui trafiquaient dans ces parages, acheté aux Indiens et, pour la première fois, attelé aux harnais d’un traîneau, il avait souvent, en un désir ardent, songé à cette liberté vers laquelle le repoussait le sang de loup qui était en lui. Jamais il n’avait complètement osé. Maintenant que c’était fait, il en était tout désorienté.
[7] Le fleuve Mackenzie prend sa source dans les Montagnes Rocheuses, traverse le Canada vers l’ouest et va se jeter dans la Mer Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l’Ours et de l’Esclave.
Le soleil était complètement levé, quand il arriva au bord d’un marais, calme et gelé, qui occupait une dépression entre deux chaînes de montagne. Le sapin et le cèdre poussaient drus sur ses bords, si drus que la neige avait à peine traversé leurs ramures et que la lumière s’y tamisait au point de n’être plus qu’un crépuscule.
Le jour n’était point parvenu à dissiper le malaise qu’éprouvait Kazan. Il était libre des hommes et rien n’était plus autour de lui qui lui rappelât leur présence haïe. Mais la société des autres chiens, le feu, la nourriture toute préparée et jusqu’au traîneau coutumier, toutes ces choses qui avaient, de tout temps, fait partie intégrante de sa vie, lui manquaient. Il se sentait seul.
Ces regrets étaient ceux du chien. Mais le loup réagissait. Il disait au chien que, quelque part, dans ce monde silencieux, il y avait des frères et que, pour les faire accourir, il lui fallait s’asseoir sur son derrière et hurler au loin sa solitude. Plusieurs fois, Kazan sentit l’appel trembler dans sa poitrine et dans sa gorge, sans réussir complètement à l’exhaler.