La nourriture lui vint plus rapidement que la voix. Vers le milieu du jour, il accula contre une souche d’arbre un gros lapin blanc et le tua. La chair chaude et le sang rouge étaient meilleurs que le poisson gelé et que le suif coutumiers, et la succulence de ce nouveau repas ranima sa confiance.
Au cours de l’après-midi, il pourchassa plusieurs autres lapins et en tua encore deux. Il avait ignoré jusqu’à ce jour le plaisir de la chasse et celui de tuer du gibier autant qu’il lui plaisait, quoiqu’il n’eût point mangé tout ce qu’il avait tué.
Puis, il trouva que les lapins mouraient trop aisément. Il n’y avait point combat. Les lapins étaient très frais et très tendres quand on avait faim, mais la joie de la victoire était minime. Il se mit donc en quête d’un gibier plus important.
Il marchait ouvertement et sans songer à se dissimuler, la tête haute, le dos hérissé. Sa queue touffue se balançait librement, comme celle d’un loup. Tout son corps frémissait de l’énergie de vivre et du désir de l’action. Instinctivement, il avait pris la direction du nord-ouest. C’était l’appel des jours lointains qu’il avait vécus jadis sur les bords du Mackenzie, à mille milles de là[8].
[8] Le mille anglais vaut 1.600 mètres.
Il rencontra des pistes diverses et renifla les odeurs laissées par des sabots d’élans et de caribous. Il releva les empreintes des pieds, ouatés de fourrure, d’un lynx. Il pista aussi un renard et arriva ainsi à une clairière entourée de grands sapins, où la neige était battue et rougie de sang. Sur le sol gisaient la tête d’un hibou, ses plumes, ses ailes et ses entrailles. Et il comprit qu’il n’était point le seul chasseur de la région.
Vers le soir, il tomba sur d’autres empreintes qui ressemblaient fort aux siennes. Elles étaient toutes fraîches et leur senteur récente fit qu’il gémit, en se remettant sur son derrière et en s’essayant, par de nouvelles vocalises, au cri du loup.
A mesure que grandissaient dans la forêt les ombres de la nuit, il sentait davantage sa solitude et le besoin se faisait plus impérieux d’appeler à lui ses frères sauvages. Il avait voyagé toute la journée, mais ne sentait point la fatigue. La nuit était claire et le ciel empli d’étoiles. La lune se levait.
Il s’installa à nouveau sur la neige, le nez pointé vers le faîte des sapins, et le loup naquit soudain en lui, en un long et lugubre hurlement, qui courut au loin, pendant des milles, à travers le nocturne silence.
Quand il eut terminé son cri, il demeura assis et écouta, tout fier de l’étrange et nouvelle modulation que son gosier avait réussie. Mais aucune voix ne répondit à la sienne. Il avait, sans qu’il s’en rendît compte, hurlé contre le vent, qui refoulait derrière lui son cri. Seul en fut éveillé un élan mâle, qui prit la fuite tout près de lui, en faisant craquer les broussailles, et dont les grandes cornes vinrent battre, comme des baguettes de tambour, avec un bruit sec, les ramures des arbres.