Deux fois encore, Kazan lança son hurlement, afin d’être bien sûr de tenir son nouveau cri. Puis il se remit en route.
Il arriva au pied d’une crête abrupte et raboteuse, qu’il escalada en décrivant un détour, et dont il atteignit ainsi le sommet.
Une fois là, il lui sembla que les étoiles et la lune étaient plus près de lui, et il s’en émerveilla. Puis, ayant porté ses regards sur le revers de la crête, il découvrit à ses pieds une vaste plaine, avec un lac gelé, qui étincelait au clair de lune. De ce lac sortait une rivière blanche de gel, elle aussi, et qui disparaissait ensuite parmi des arbres paraissant, autant qu’il en pouvait juger, moins touffus et moins denses que ceux dont était bordé le marais.
Et voilà qu’au loin, dans la plaine, un cri retentit, pareil à celui que lui-même avait jeté, le cri du loup ! Ses mâchoires claquèrent, ses crocs brillèrent et il fut pour répondre aussitôt. Mais l’instinct de défiance du Wild, qui était inné en lui et lui commandait d’être prudent, fit qu’il se tut[9].
[9] Le Wild, ou le Wilderness, est un terme générique, intraduisible, qui, comme le Causse, la Brousse, la Pampa, la Steppe, la Jungle, le Maquis, désigne une région particulière et l’ensemble des éléments types qui la constituent. Le Wild, qui occupe une grande partie du Northland américain, s’étend jusqu’au Cercle Arctique. Ce n’est plus la terre normalement habitable, et ce n’est point encore la région morte du Pôle. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses. Durant la plus grande partie de l’année, l’hiver sévit et la neige recouvre uniformément la terre. Un bref été fait croître hâtivement une végétation rapide et luxuriante. Le sol est tantôt plat, telles les étendues dénudées des Barrens, tantôt montagneux et accidenté.
Il continua à écouter, tout frémissant, en proie à une excitation sauvage, qu’il pouvait à peine maîtriser. Le cri, bientôt, se rapprocha, près, tout près, et d’autres s’y joignirent, espèce de glapissements aigus et rapides, auxquels d’autres encore répondirent au loin. Les loups se réunissaient pour la chasse de la nuit.
Kazan, assis sur son derrière et tremblant, ne bougeait toujours point. Ce n’était pas qu’il eût peur. Mais la crête de la montagne où il se trouvait lui semblait trancher en deux l’univers.
Là en bas, au-dessous de lui, était un monde nouveau, libre des hommes et de l’esclavage. En arrière, quelque chose planait dans l’air, qui l’attirait à travers l’espace, inondé de la clarté lunaire, qu’il fixait des yeux. Une femme qui pour lui avait été bonne et douce, et dont il croyait encore entendre la voix, sentir la main, caressante, l’appelait à travers les forêts. Il croyait ouïr son rire clair, qui le faisait si heureux, apercevoir son jeune visage.
Auquel des deux appels devait-il répondre ? A celui qui l’appelait en bas, dans la plaine ? A l’autre, qui le ramenait vers les hommes méchants, vers leurs gourdins et vers les lanières cinglantes de leurs fouets ? Longtemps il demeura hésitant, sans bouger, tournant sa tête, tantôt d’un côté et tantôt de l’autre.
Puis il descendit vers la plaine.