Toute la nuit durant, il demeura à proximité de la troupe de loups, mais sans se hasarder à s’en trop approcher. Et il fit bien. Il avait conservé, imprégnées dans son poil, l’odeur spéciale des harnais portés par lui et celle des hommes avec qui il avait vécu. Les loups l’eussent aussitôt mis en pièces. L’instinct de conservation des créatures du Wild, qui était venu à lui, comme un faible murmure, à travers des générations successives d’ancêtres loups, lui avait appris qu’il devait agir ainsi, comme il lui enseigna, afin de s’imprégner d’une autre odeur, à se rouler dans la neige, là où elle avait été le plus densément piétinée par ses frères sauvages.

La horde avait, au bord du lac, tué un caribou et elle festoya presque jusqu’à l’aube. Kazan humait le vent, qu’il avait en face. Il lui apportait l’odeur du sang et de la chair chaude, qui lui chatouillait agréablement les narines. La finesse de son ouïe percevait le craquement des os dans les mâchoires. Mais l’instinct de sa sauvegarde fut plus fort que la tentation.

Au plein jour, lorsque la troupe se fut éparpillée de droite et de gauche dans la plaine, Kazan vint jusqu’au lieu de la ripaille. Il ne trouva plus que la neige rougie par le sang, couverte d’entrailles et de morceaux déchiquetés de peau coriace. Des lambeaux de chair, abandonnés par la horde repue, étaient attenants encore aux gros os. Kazan enfouit son museau dans ces débris et se roula à nouveau sur le sol, afin de se saturer de tous ces relents.

Le soir le retrouva encore à la même place et, lorsque la lune et les étoiles apparurent, sans trembler cette fois, il renouvela son appel.

C’est une seconde horde qui arriva, venant du sud, et qui menait grand train un autre caribou, qu’elle rabattait vers le lac gelé. La nuit était presque aussi lumineuse que le jour et Kazan vit la bête traquée, une femelle, qui sortait d’un bois de sapins, les loups à ses trousses. Ils étaient au nombre d’une douzaine environ, divisés en deux groupes qui s’avançaient en formant un fer à cheval, chaque groupe conduit par un chef et resserrant peu à peu l’étau commun.

Poussant un glapissement aigu, Kazan, lorsque le caribou passa à proximité de lui, s’élança comme un trait et prit aussitôt la poursuite, collé aux sabots de la bête. Au bout de deux cents yards[10], le caribou fit un crochet vers la droite et vint se jeter vers un des chefs de la meute, qui lui barra la route, de ses mâchoires ouvertes. Le caribou s’arrêta, le temps d’un éclair, et Kazan en profita pour lui sauter à la gorge.

[10] Le yard vaut 0 m. 91 (914 mm.).

Tandis que le reliquat des loups accourait en hurlant, la bête vaincue s’écroula sur le sol, écrasant à moitié sous son corps Kazan, dont les crocs ne firent que s’enfoncer davantage dans la veine jugulaire. Malgré le poids qui pesait sur lui et l’étouffait, il ne lâcha point son emprise. C’était sa première grosse proie. Son sang brûlait, plus ardent que du feu, et il grognait entre ses dents serrées.

Pas avant que le dernier spasme de l’agonie n’eût abandonné le caribou, Kazan ne se dégagea de la lourde poitrine. Il avait, dans la journée, tué et mangé un lapin, et n’avait pas faim. Il se recula donc et, s’asseyant dans la neige, regarda tranquillement la horde déchiqueter le cadavre.

Comme le festin tirait à sa fin, il se hasarda parmi ses nouveaux frères, farfouilla du museau entre deux d’entre eux, et en reçut, en guise de bienvenue, un coup de dent.