Tandis qu’il se retirait un peu en arrière, se demandant s’il convenait d’insister, une grosse louve, se détachant de la bande, bondit soudain vers lui, droit à sa gorge. Il eut tout juste le loisir de parer l’attaque, en se couvrant de son épaule, et les deux bêtes allèrent rouler et rouler encore dans la neige.
A peine Kazan et la louve s’étaient-ils remis sur leurs pattes que l’excitation de cette brusque bataille détourna vers eux l’attention des autres loups. Abandonnant les restes du caribou, ils firent cercle, découvrant leurs crocs, hérissant comme des brosses leurs dos d’un gris jaunâtre, tandis qu’un des deux chefs s’avançait vers Kazan, pour le défier. Dès que les deux bêtes furent aux prises, l’anneau fatal se referma complètement autour des combattants.
Ce genre de tournoi en champ clos n’était pas nouveau pour Kazan. C’était le mode de combat ordinaire des chiens de traîneaux, lorsqu’ils vidaient leurs querelles. Si l’homme n’intervenait pas avec un fouet ou un gourdin, la bataille se terminait infailliblement par la mort d’un des deux champions. Parfois ils y laissaient la vie l’un et l’autre.
Il n’y avait pas à compter ici sur l’intervention de l’homme. Rien que le cordon des diables aux crocs aigus, qui attendaient avec impatience le résultat du combat, prêts à sauter sur le premier des deux adversaires qui culbuterait sur le dos ou sur le flanc, et à le mettre en pièces. Kazan était un étranger parmi la horde. Il n’avait rien à craindre cependant d’une attaque partant des rangs des spectateurs. La loi du combat était, pour chaque adversaire, une justice égale.
Kazan n’avait donc à s’occuper que du grand chef gris qui l’avait provoqué. Épaule contre épaule, ils tournaient en cercle, guettant l’un et l’autre le moment d’une prise de corps propice. Là où, quelques instants auparavant, claquaient des mâchoires et craquaient les os et la chair, le silence s’était fait.
Des chiens dégénérés de la Terre du Sud, aux pattes faibles et à la gorge tendre, auraient en pareille occurrence grogné leurs menaces, en se montrant les dents. Kazan et le grand loup, au contraire, demeuraient calmes, en apparence tout au moins. Leurs oreilles, pointées en avant, ne se repliaient pas peureusement, ni le panache de leurs queues touffues, qui flottait au vent, ne se rabattait entre leurs pattes.
Tout à coup, le loup esquissa sa première attaque que Kazan évita de bien peu. Les mâchoires du loup se refermèrent l’une contre l’autre, avec un bruit d’acier, et Kazan en profita pour lancer sa riposte. Les couteaux de ses dents balafrèrent le flanc de son adversaire. Après quoi, les deux bêtes se remirent à tourner en rond, accotées l’une à l’autre.
Leurs yeux devenaient plus ardents, leurs lèvres se plissaient et se retroussaient. Ce fut au tour de Kazan de jeter son attaque et d’essayer de l’emprise mortelle à la gorge. De bien peu, lui aussi, il manqua son coup et le mouvement giratoire recommença.
Le sang coulait abondamment du flanc blessé du grand loup et rougissait la neige. Brusquement (c’était une vieille ruse qu’il avait apprise dans sa jeunesse), Kazan se laissa tomber sur le sol, les yeux mi-clos. Le grand loup, étonné, s’arrêta aussi et tourniqua autour de lui. Kazan, qui l’observait, profita de ce que la gorge ennemie était à sa portée pour tenter à nouveau de la saisir. Mais, cette fois encore, il y eut un inutile claquement de mâchoires. Avec l’agilité d’un chat, le loup avait déjà pivoté sur lui-même et fait volte-face.
Alors commença la vraie bataille. Les deux bêtes bondirent l’une contre l’autre et se rencontrèrent, dans leur élan, poitrine contre poitrine. Kazan, dont le but était toujours l’emprise à la gorge, l’essaya derechef. Il la manqua encore, de l’épaisseur d’un cheveu, et, tandis qu’il avait la tête baissée, le loup le happa à la nuque.