Elle n’était qu’à quelques yards de lui et continuait à avancer, avec un peu de timidité. Quelque chose qui n’était ni l’odeur du sang, ni le parfum des baumiers[11], ni l’arome résineux des pins, flottait dans l’air, sous les claires étoiles, dans le calme apaisant de la nuit. Et ce quelque chose émanait de Louve Grise.

[11] On donne ce nom à des arbres qui sécrètent le « baume », espèce de résine particulièrement odoriférante.

Il la regarda dans les yeux et il vit que ces yeux paraissaient l’interroger. Elle était à peine adolescente. Sur sa tête et sur son dos brillaient, sous la lune, ses poils lisses et soyeux. Elle lut, dans le regard étincelant de Kazan, son étonnement, et gémit doucement.

Kazan fit quelques pas en avant. Il appuya sa tête sur le dos de Louve Grise et sentit qu’à son contact elle tremblait. Le mystère de la nuit et des astres était sur eux. Maintenant elle avait tourné son museau vers les plaies de Kazan et les léchait, pour en apaiser la douleur. Il songea à d’autres caresses qui lui avaient été bienfaisantes aussi.

Bientôt, le dos fièrement hérissé, la tête haute, il s’enfonçait, côte à côte avec Louve Grise, plus avant sous les sapins.

VI
L’ATTAQUE DU TRAINEAU

Tous deux, cette nuit-là, trouvèrent un paisible abri sous les baumiers et les sapins épais. Le sol, tapissé de fines aiguilles que la neige n’avait point recouvertes, leur offrit pour s’y étendre son moelleux capiton. Louve Grise pelotonna son corps chaud contre celui de Kazan, en continuant à lécher ses blessures.

Au point du jour, une neige épaisse et veloutée tomba, voilant le paysage autour d’eux, comme d’un rideau. La température s’était radoucie et l’on n’entendait rien, dans l’immense silence, que le volètement des blancs flocons. Toute la journée, Kazan et Louve Grise coururent de compagnie. De temps à autre, Kazan tournait la tête vers la crête qu’il avait franchie l’avant-veille et Louve Grise ne pouvait s’expliquer les sons étrangers qui roulaient dans sa gorge.

Vers le soir, le couple n’ayant rencontré aucun gibier, Kazan ramena Louve Grise au bord du lac, vers les débris du double festin du jour précédent qui pouvaient encore subsister.

Quoique Louve Grise n’eût point fait directement connaissance avec les viandes empoisonnées, avec les appâts savamment disposés par l’homme sur le feuillage des fosses invisibles et traîtresses, et sur les pièges d’acier, l’éternel instinct du Wilderness était dans ses veines et lui enseignait qu’il y avait péril à toucher aux chairs mortes, lorsqu’elles étaient devenues froides.