Kazan, au contraire, était mieux renseigné qu’elle. Il avait côtoyé, avec ses maîtres, maintes vieilles carcasses inoffensives, en même temps qu’il les avait vus disposer leurs pièges et rouler de petites capsules de strychnine dans les boyaux de bêtes mortes, qui servaient d’appât. Une fois, même, il s’était, par mégarde, laissé happer la patte par une trappe et il en avait ressenti l’étreinte cuisante. Mais il savait que nul homme n’était venu ici depuis la veille et il invitait Louve Grise, demeurée sur le bord du lac, à s’aventurer avec lui parmi les gros blocs de glace entassés[12].

[12] Ces blocs, les hummocks, proviennent de la pression de la glace sur elle-même, lorsque se congèle l’eau des lacs.

Elle se décida à l’accompagner. Mais elle était dans un tel état d’agitation qu’elle en culbuta lourdement sur le derrière, tandis que Kazan creusait avec ses pattes, dans la neige fraîche, afin d’en extraire les débris du caribou, qui s’y étaient bien conservés. Elle refusa obstinément d’y toucher et Kazan, finalement, ne réussissant pas à la décider, prit peur lui aussi et agit comme elle.

Ils se dirent bien d’autres choses durant les jours et les nuits qui suivirent. Au cours de la troisième nuit, Kazan, lançant son appel, réunit autour de lui la même horde et prit la direction de la chasse. Trois fois il en fut de même durant le mois, avant que la lune décroissante eût quitté les cieux. Et, chaque fois, il y eut une proie. Puis il chassa dans la seule compagnie de Louve Grise, qui était pour lui une société de plus en plus douce, et ils vécurent de lapins blancs.

Quel que fût l’attrait de sa compagne, il arrivait souvent que Kazan montât avec elle sur la crête qui dominait la vaste plaine, dont il ne s’était pas éloigné, et il tentait de lui expliquer tout ce qu’il avait laissé derrière lui. Cet appel du passé était si fort, parfois, qu’il avait grand peine à résister au désir de s’en retourner vers la tente de Thorpe, en entraînant Louve Grise à sa suite.

Puis un événement inattendu se produisit. Comme le couple errait un jour au pied d’un petit chaînon montagneux, Kazan aperçut, sur la pente qui le dominait, quelque chose qui arrêta brusquement les battements de son cœur. Un homme, avec un traîneau et son attelage de chiens, descendait dans leur monde.

Le vent, qui était contraire, ne l’avait point averti, ni Louve Grise, et Kazan vit tout à coup un objet qui, sous le soleil, étincelait dans les mains de l’homme. Il n’ignorait point ce qu’était cela, c’est-à-dire l’objet qui crache le feu et le tonnerre, et qui tue.

Il donna l’alerte, aussitôt, à Louve Grise et ils filèrent ensemble, à toutes pattes. Mais une détonation retentit et, tandis que Kazan grognait furieusement sa haine à l’objet qui tuait et aux hommes, un sifflement passa au-dessus de sa tête.

Puis il y eut une seconde détonation et Louve Grise, cette fois, poussant un glapissement de douleur, s’en alla rouler dans la neige.

Elle se releva aussitôt et, escortée de Kazan, reprit sa course vers l’abri d’un petit bois. Là, elle fit halte afin de lécher son épaule blessée, tandis que Kazan continuait à observer.