Et elle revint vers la tente.

Elle rejeta en arrière la porte de toile et le blême visage de son père lui apparut en pleine lumière, Kazan entendit soudain un cri sinistre et déchirant, qui jaillissait de ses lèvres. Nul doute, en effet, n’était permis en face de Pierre Radisson.

Jeanne s’était jetée sur la poitrine de son père, avec des sanglots étouffés, si faibles que l’ouïe fine de Kazan n’arrivait pas même à les percevoir. Elle demeura là abîmée dans sa douleur, jusqu’au moment où un cri plaintif de bébé Jeanne fit sursauter en elle son énergie vitale de femme et de mère.

L’heure n’était pas aux larmes, mais à l’action. Elle se remit brusquement sur ses jambes et courut dehors. Kazan, tirant sur sa chaîne, voulut s’élancer au-devant d’elle. Mais elle n’y prêta point attention.

La solitude, dont l’épouvante est pire que celle de la mort, était sur elle. En une seconde, elle en avait eu la conscience. Et cette peur n’était rien pour elle-même ; elle était toute pour l’enfant. Les gémissements de l’infortunée petite créature, qui de la tente venaient vers elle, lui entraient au cœur comme autant de lames de poignards.

Puis elle se souvint soudain de tout ce que Pierre Radisson lui avait dit au cours de la nuit précédente : le fleuve qu’il fallait atteindre à tout prix, les poches d’air à éviter sur la glace, la cabane à quinze milles… « Jeanne, tu ne peux pas te perdre », avait-il insisté. Il avait prévu sans nul doute ce qui arrivait.

Elle commença par revenir vers l’emplacement du foyer éteint, qu’il importait avant tout de rallumer. Elle récolta dans la neige des écorces de bouleau desséchées, dont elle forma une petite pile, en les entremêlant aux bûchettes noires, non consumées. Puis elle rentra dans la tente pour y quérir des allumettes.

Pierre Radisson avait coutume d’en emporter sa provision dans une boîte imperméable, qu’il plaçait dans une poche intérieure de son vêtement de peau d’ours. Et Jeanne se reprit à sangloter, tandis qu’agenouillée devant son père, elle fouillait, à la recherche de cette boîte.

L’ayant trouvée, elle fit fuser bien haut la flamme bienfaisante et rechargea le feu avec une partie des grosses bûches dont Pierre avait fait provision. La chaleur la réconforta et lui rendit courage. Quinze milles… le fleuve qui conduisait à la cabane… Il lui fallait couvrir cette distance avec bébé et avec Loup.

Son attention se reporta vers le chien. Elle dégela, à la chaleur du foyer, un morceau de viande qu’elle donna ensuite à manger à Kazan, puis fit fondre, pour son propre usage, un peu de neige pour le thé. Elle n’avait pas faim et n’éprouvait nulle envie des aliments. Mais elle se rappela que son père la contraignait à manger, cinq ou six fois par jour, si peu que ce fût afin qu’elle ne perdît point ses forces. Elle s’astreignit donc à déjeuner d’un biscuit et d’une tartine de pain, qu’elle arrosa d’autant de thé brûlant qu’elle en put absorber.