Depuis quelques minutes, la pirogue, prise par le courant, filait rapidement.

Se détachant d’une des rives du large fleuve, une longue bande de sable s’avançait dans l’eau et formait une sorte de presqu’île plate et dénudée.

Le mari de Jeanne, l’appelant, lui montra, sur cette langue sablonneuse, une petite tache sombre qui allait et venait. Elle reconnut Louve Grise, Louve Grise dont les yeux éteints se tournaient vers Kazan. A défaut de la vue, l’air, qu’elle humait, lui disait que Kazan, et l’homme et la femme avec lui, s’en allaient, s’en allaient, s’en allaient…

Kazan s’était dressé, raide, sur ses pattes, et regardait.

Louve Grise, cependant, qui comprenait, au bruit des rames, que la pirogue s’éloignait, était venue tout au bord de l’eau. Là, s’étant assise sur son derrière, elle leva la tête vers ce soleil qui pour elle n’avait plus de rayons, et jeta à l’adresse de Kazan une longue et retentissante clameur.

La lanière glissa de la main de Jeanne. La pirogue fit une formidable embardée et un gros corps brun troua l’air. Kazan avait disparu.

Déjà l’homme avait pris et épaulé son fusil dans la direction de Kazan, qui nageait.

— Le gredin ! dit-il. Il nous brûle la politesse ! Je vais t’apprendre…

Non moins rapide, Jeanne avait arrêté son geste. Elle était toute pâle et cria :

— Non ! ne tire pas ! Laisse-le retourner vers elle ! Laisse-le, laisse-le !… Là est sa place !