Kazan, ayant atteint le rivage, secoua ses poils ruisselants. Une dernière fois, il regarda vers la pirogue qui emmenait Jeanne et qui, quelques minutes après, avait disparu.

Louve Grise l’avait emporté !

XII
DANS LES JOURS DU FEU

De plus en plus, désormais, Kazan oubliait son ancienne vie de chien de traîneau. Ce n’était plus pour lui qu’une lointaine réminiscence, comme ces souvenirs effacés qui remontent parfois en nous, semblables à des feux dans la nuit.

La naissance et la mort des louveteaux, la tragédie terrible du Sun Rock, le combat avec le lynx et la cécité de Louve Grise, qui en avait résulté, puis le départ de Jeanne et du bébé, occupaient seuls son esprit.

La vengeance tirée du lynx n’avait pas rendu la vue à Louve Grise et c’était pour Kazan un désappointement perpétuel qu’elle ne fût plus capable de chasser avec lui, dans la plaine infinie ou dans la forêt obscure. Aussi sa rancune contre les tribus de lynx était-elle vivace et profonde, et il était devenu l’ennemi mortel de toute la race.

Non seulement il attribuait au lynx la cécité de Louve Grise et la mort des louveteaux, mais encore le départ de Jeanne et de l’enfant. Et, chaque fois que son flair découvrait l’odeur du gros chat gris, il devenait furieux comme un démon, grimaçant et grognant en retroussant ses lèvres sur ses longs crocs. Toute l’ancestrale sauvagerie du Wild reparaissait en lui.

Un nouveau code de vie s’était établi peu à peu entre Kazan et sa compagne aveugle. Lorsqu’ils cheminaient ensemble, Louve Grise avait appris à ne point le perdre, en se tenant flanc à flanc, épaule à épaule avec lui, et Kazan, de son côté, savait, poux qu’ils demeurassent unis, qu’il ne devait point bondir, mais toujours trotter. Il comprenait aussi qu’il devait choisir un terrain facilement accessible aux pattes de Louve Grise. Et, s’il arrivait à un endroit qu’il fallait franchir d’un bond, il touchait Louve Grise de son museau et poussait de petits cris plaintifs. Alors elle dressait les oreilles et prenait son élan. Mais, comme elle ne pouvait calculer la longueur exacte du saut nécessaire, elle sautait toujours, afin de ne point risquer de tomber à mi-route, plus loin qu’il n’était utile. Ce qui, parfois, présentait aussi ses inconvénients. Ainsi, les deux animaux en étaient arrivés à se comprendre.

Enfin, l’odorat et l’ouïe s’étaient, en compensation de la vue perdue, développés avec plus d’acuité chez Louve Grise. Et toujours Kazan, qui l’avait remarqué, observait sa compagne et s’en référait à elle, s’il s’agissait, soit d’écouter un bruit suspect, soit de humer l’air ou de flairer une piste.

Au moment où la pirogue avait disparu, un instinct plus infaillible que le raisonnement avait dit à Kazan que Jeanne, son bébé et son mari étaient partis pour ne plus revenir. Et cependant, de la tanière où il s’était installé pour l’été, avec Louve-Grise, sous un épais bouquet de sapins et de baumiers, proche du fleuve, il s’obstina, chaque jour, des semaines durant, à venir interroger la cabane.