Impatient, il guettait quelque signe de vie. Mais la porte ne s’ouvrait jamais. Les planches et les petits troncs d’arbres étaient toujours cloués aux volets des fenêtres et, de la cheminée, pas une spirale de fumée ne s’élevait. Les herbes et les plantes grimpantes commençaient à recouvrir le sentier et les murs de bûches, et l’odeur de l’homme, imprégnée à ces murs, qu’il reniflait, se faisait de plus en plus faible.

Un jour il trouva, sous une des fenêtres closes, un petit mocassin d’enfant. Il était vieux et usé, noirci par la neige et la pluie. Il suffit pourtant à faire le bonheur de Kazan, qui se coucha tout à côté et demeura là de longues heures. Et, durant ce temps, à ce même moment, le bébé, à des milliers de milles de distance, était en train de se divertir avec les jouets merveilleux inventés par la civilisation. Ce ne fut qu’à la fin de la journée que Kazan s’en alla rejoindre Louve Grise, parmi les sapins et les baumiers.

Il n’y avait que dans ces visites à la cabane que Louve Grise n’accompagnait pas Kazan. Tout le reste du temps, les deux bêtes étaient inséparables. Lorsqu’elles avaient pisté un gibier, Kazan prenait la chasse, et Louve Grise l’attendait. Les lapins blancs étaient leur pâture ordinaire. Par une belle nuit de clair de lune, il arriva, une fois, à Kazan de fatiguer à la course un jeune daim et de le tuer. Comme la proie était trop lourde pour qu’il pût la rapporter à Louve Grise, il courut la chercher et la ramena vers le lieu du festin.

Puis advint le grand incendie.

Louve Grise en saisit l’odeur alors que le feu était encore à deux jours à l’ouest. Le soleil, ce soir-là, se coucha dans un nuage blafard et sinistre. La lune, qui lui succéda, à l’opposé du ciel, parut toute rouge et pourprée. Lorsqu’elle surgit ainsi du désert, les Indiens la nomment la « Lune Saignante » et l’air s’emplit pour eux de présages funestes.

Le lendemain matin, Louve Grise devint étrangement nerveuse et, vers midi, Kazan, à son tour, flaira dans l’air l’avertissement qu’elle avait perçu bien des heures avant lui. L’odeur, de minute en minute, augmentait d’intensité et, un peu plus tard dans la journée, le soleil se voila d’une couche de fumée.

Le feu, qui courait dans les bois et les forêts de sapins et de baumiers, avait commencé par faire rage dans la direction du nord. Puis le vent sauta du sud à l’ouest, rabattant en direction contraire les colonnes de fumée. Il devenait de plus en plus probable que l’incendie ne s’arrêterait qu’au bord du fleuve, vers lequel le brasier mouvant pourchassait devant lui mille bêtes affolées.

Pendant la nuit qui suivit, le ciel continua à s’embraser d’une immense lueur fuligineuse et, lorsque le jour parut, la chaleur et la fumée devinrent intenables et suffocantes.

Saisi de panique, Kazan s’évertuait à trouver un moyen d’échapper. Il lui eût été facile, quant à lui, de traverser le fleuve à la nage. Mais Louve Grise, qu’il n’avait point quittée une seconde, s’y refusait. Dès le premier contact de ses griffes avec l’eau, au bord de laquelle il l’avait amenée, elle s’était reculée, en contractant tous ses muscles. A douze reprises différentes, il s’élança dans le courant et nagea en l’appelant. Tout ce à quoi Louve Grise consentit, ce fut à s’avancer dans l’eau tant qu’elle avait pied. Puis, avec obstination, elle revenait toujours en arrière.

Maintenant on pouvait entendre le sourd mugissement du feu. Élans, rennes, daims, caribous se jetaient à l’eau et, fendant le courant, gagnaient sans peine la rive opposée. Un gros ours noir, accompagné de ses deux oursons, qui se traînaient lourdement, fit de même, et les petits le suivirent. Kazan le regarda, de ses yeux ardents, et se mit à gémir vers Louve Grise, qui se refusait à bouger.