D’autres bêtes sauvages du Wild, qui redoutaient l’eau autant qu’elle, et ne voulaient pas, ou ne pouvaient pas nager, vinrent se réfugier sur la bande de sable étroite et dénudée qui, un peu plus loin, s’avançait dans le fleuve.
Il y avait là un gros et gras porc-épic, une petite martre aux formes sveltes, et un chat-pêcheur, qui n’arrêtait pas de renifler l’air et de geindre comme un enfant. Des centaines d’hermines se pressaient sur le sable clair, pareilles à une légion de rats, et leurs petites voix perçantes formaient un chœur ininterrompu. De nombreux renards couraient, affolés, à la recherche d’un arbre abattu par le vent en travers du fleuve, qui pût leur servir de pont pour passer sur l’autre rive. Mais le fleuve était trop large. Il y avait aussi des frères de race de Louve Grise, des loups, qui hésitaient devant une traversée à la nage.
Ruisselant d’eau et haletant, à demi suffoqué par la chaleur et la fumée, Kazan vint prendre place au côté de Louve Grise. Il comprenait que le seul refuge qui leur restât était la langue de sable et il se mit en devoir d’y conduire sa compagne.
Comme ils approchaient du petit isthme qui reliait le sable à la rive, ils sentirent leurs narines se crisper, et n’avancèrent plus qu’avec précaution. Leur flair leur disait qu’un ennemi n’était pas loin.
Ils ne tardèrent pas, en effet, à découvrir un gros lynx, qui avait pris possession du passage et qui, couché sur le sol, s’étalait largement à l’entrée de la bande de sable. Trois porcs-épics, ne pouvant passer outre, s’étaient mis en boule, leurs piquants alertés et frémissants. Un chat-pêcheur, se trouvant dans le même cas, grognait timidement vers le lynx qui, ayant aperçu Kazan et Louve Grise, rabattit, ses oreilles et commença à se mettre en garde.
Déjà Louve Grise, pleine d’ardeur et oubliant sa cécité, allait bondir vers l’ennemi. Kazan, avec un grondement irrité, l’arrêta net, d’un coup d’épaule, et elle demeura sur place, à la fois écumante et plaintive, tandis que Kazan marchait seul à la bataille.
A pas légers, les oreilles pointées en avant, sans aucune menace apparente dans son attitude, il s’avança. C’était la meurtrière stratégie du husky, habile en l’art de tuer.
Un homme coutumier de la civilisation n’eût pas manqué de penser que le chien-loup s’approchait du lynx avec des intentions tout amicales. Mais le lynx savait à quoi s’en tenir. L’instinct ancestral lui avait appris, à lui aussi, qu’il était en face d’un ennemi. Ce qu’il ignorait toutefois, c’est que la tragédie du Sun Rock avait fait cet ennemi plus féroce encore.
Le chat-pêcheur avait compris de son côté qu’une grande bataille allait se livrer, et il s’écrasa contre terre, au ras du sol. Quant aux porcs-épics, ils piaulaient éperdument, comme de petits enfants qui ont grand’peur, et ils dressaient, plus droits, leurs piquants.
Parmi les nuages de fumée, de plus en plus denses, le lynx s’était aplati sur son ventre, comme font les félins, le train de derrière ramassé et contracté pour l’élan.