Il y eut un moment où l’homme dit quelque chose à la jeune femme. A la suite de quoi, celle-ci, sautant en l’air avec un petit rire argentin, courut vers une grande boîte carrée, qui était placée en travers, dans un des coins de la chambre.

Cette boîte bizarre possédait, sur une longueur qui dépassait celle du corps de Kazan, une rangée de dents blanches, alignées à plat, les unes à côté des autres. Lorsqu’il était entré dans la pièce, Kazan s’était demandé à quoi ces dents pouvaient bien servir. C’était sur elles que venaient de se poser les doigts de la jeune femme, et voilà que des sons mélodieux avaient retenti, que n’avaient jamais égalés, pour l’oreille du chien-loup, le doux murmure des vents dans les feuillées, ni l’harmonie de l’eau des cascades et des rapides, ni les trilles d’oiseaux à la saison printanière.

C’était la première fois que Kazan entendait de la musique de civilisés et, durant un moment, il eut grand’peur et trembla. Puis il sentit se dissiper son effroi et des résonances singulières tinter par tout son corps. Il s’assit sur son derrière et l’envie lui prit de hurler comme il faisait souvent, dans le grand Désert Blanc, aux myriades d’étoiles du ciel, pendant les froides nuits d’hiver.

Mais un autre sentiment le retenait, celui de la jeune femme qu’il avait devant lui. Muettement, il reprit sa reptation vers elle.

Il sentit sur lui les yeux de son maître et s’arrêta. Puis il recommença à s’avancer, tout son corps aplati sur le plancher. Il était à mi-chemin, lorsque les sons se firent plus doux et plus bas, comme s’ils allaient s’éteindre, et il entendit son maître qui disait vivement, à demi-voix :

— Continue, continue… Ne cesse pas !

La jeune femme tourna la tête. Elle vit Kazan à plat ventre contre le sol, et continua de jouer.

Le regard du maître était impuissant maintenant à retenir l’animal. Kazan ne s’arrêta plus avant que son museau n’eût touché aux volutes de la robe qui s’étalaient sur le plancher. Et un tremblement, derechef, le saisit. La femme avait commencé à chanter.

Kazan avait bien entendu déjà une jeune Peau-Rouge fredonner devant sa tente les airs de son pays. Il avait entendu aussi la sauvage Chanson du Caribou[3]. Mais rien de ce qu’il avait ouï encore de la voix humaine ne pouvait se comparer au miel divin qui découlait des lèvres de la jeune femme.

[3] Le cariboo, ou caribou, est une sorte de renne qui vit dans le Northland américain.