Il se ratatina, en tâchant de se faire tout petit, de peur d’être battu, et leva les yeux vers elle. Elle le regarda, elle aussi, avec bienveillance, et il posa sa tête sur ses genoux. La main, une seconde fois, le caressa et il ferma béatement les yeux, avec un gros soupir.
Musique et chant s’étaient tus. Kazan entendit au-dessus de sa tête un bruissement léger, où il y avait à la fois du rire et de l’émotion, tandis que le maître grommelait :
— J’ai toujours aimé ce vieux coquin… Mais, tout de même, je ne l’aurais jamais cru capable d’une semblable comédie !
II
LE RETOUR A LA TERRE DU NORD
D’autres jours heureux devaient suivre pour Kazan, dans la confortable demeure où Thorpe, son maître, était venu se reposer près de sa jeune femme, loin de la Terre du Nord.
Il lui manquait sans doute les épaisses forêts et les vastes champs de neige, et les joies de la bataille avec les autres chiens quand, attelé à leur tête et leurs abois menaçants à ses trousses, il tirait le traîneau du maître à travers les clairières et les Barrens. Il s’étonnait de ne plus entendre le Kouche ! Kouche ! Hou-yah ! du conducteur du traîneau et le claquement redoutable de l’immense fouet, de vingt pieds de long, fait en boyau de caribou, toujours prêt à le cingler et à cingler la meute glapissante dont les épaules s’alignaient derrière lui. Mais une autre chose, infiniment suave, l’affection ensorceleuse d’une femme, était venue prendre la place de ce qui lui manquait.
Ce charme mystérieux flottait sans cesse autour de lui ; même lorsqu’elle était sortie, il demeurait épars dans la chambre et occupait sa solitude. Parfois, durant la nuit, en sentant près de lui l’odeur de la jeune femme, Kazan se mettait à gémir et à pleurnicher timidement. Un matin, comme il avait passé une partie de la nuit à courir sous les étoiles, la femme de Thorpe le trouva enroulé et blotti tout contre la porte de la maison. Elle s’était alors baissée vers lui, l’avait serré dans ses bras et l’avait enveloppé, comme d’un nuage, du parfum de ses longs cheveux. Et toujours depuis lors, si Kazan, le soir, n’était pas rentré, elle avait déposé une couverture sur le seuil de la porte, afin qu’il pût y dormir confortablement. Il savait qu’elle était derrière cette porte et il reposait heureux.
Si bien que, chaque jour davantage, Kazan oubliait le désert et s’attachait, d’une affection plus passionnée, à la jeune femme. Il en fut ainsi durant une quinzaine environ.
Mais un moment advint où un changement commença à se dessiner. Il y avait dans la maison, tout autour de Kazan, un mouvement inaccoutumé, une inexplicable agitation, et la femme détournait de lui son attention. Un vague malaise s’empara de lui. Il reniflait dans l’air l’événement qui se préparait. Il tâchait de lire sur le visage de son maître ce que celui-ci pouvait bien méditer.
Puis, un certain matin, le solide collier de babiche[4], avec la chaîne de fer qui y était jointe, fut attaché de nouveau au cou de Kazan, et le maître voulut le tirer sur la route. Que lui voulait-on ? Sans doute, on l’expulsait de la maison. Il s’assit tout net sur son derrière et refusa de bouger.