— Il y a, dans le Wild, beaucoup de gens comme toi, reprit Paul Weyman. Il y en a eu depuis des siècles. Comme toi, ils accomplissent l’œuvre de mort ; ils livrent ce qu’on pourrait appeler la guerre de l’Homme et de la Bête. Ils n’ont pas encore, grâce au ciel, réussi partout à détruire la faune sauvage. Des milliers de milles carrés de chaînes de montagnes, de marais et de forêts demeurent inaccessibles à la civilisation. Les mêmes pistes y sont tracées, pour l’éternité peut-être. Je dis peut-être… Car, en plein désert, s’élèvent aujourd’hui des villages et des villes. As-tu entendu parler de North Battleford ?
— Est-ce près de Montréal ou de Québec ? demanda Henri.
Weyman sourit et tira de sa poche une photographie. C’était le portrait d’une jeune femme.
— Non, répondit-il. C’est beaucoup plus à l’ouest, dans le Saskatchewan. Il y a encore sept ans, je m’en allais régulièrement, chaque année, durant la saison de la chasse, tirer les poules de prairies, les coyotes[21] et les élans. Il n’y avait là, à cette époque, aucun North Battleford. Sur des centaines de milles carrés, rien que la superbe prairie. Une hutte, une seule, s’élevait au bord du fleuve Saskatchewan, là justement où se dresse aujourd’hui North Battleford. C’est dans cette hutte que je résidais. Une jolie fillette de douze ans y habitait avec son père et sa mère. Lorsque je chassais, la fillette venait souvent avec moi. Quand je tuais, elle pleurait parfois, et je me moquais d’elle… Puis un chemin de fer est apparu, et un autre ensuite. Les deux voies ferrées se sont rencontrées, justement, près de la hutte. Alors, tout à coup, une petite ville a surgi. Il y a sept ans, tu m’entends bien, Henri, rien que la hutte. Il y a deux ans, la ville comptait déjà dix-huit cents habitants. Cette année, j’ai trouvé, en la traversant pour venir ici, qu’elle en avait cinq mille. Dans deux ans, il y en aura dix mille…
[21] Les coyotes, ou loups des prairies, sont une espèce de petit loup, qui tient à la fois du renard et du loup.
Paul Weyman tira une bouffée de sa pipe, puis reprit :
— Sur l’emplacement de la hutte, il y a trois banques, au capital chacune de quarante millions de dollars. Le soir, à vingt milles à la ronde, on aperçoit la lueur des lampes électriques de North Battleford. La ville possède un Collège, qui a coûté cent mille dollars, une école Secondaire, un asile provincial, une superbe caserne de Pompiers, deux cloches, un ministère du Travail et, d’ici peu, des tramways électriques y fonctionneront. Songe à cela ! Là, oui, où des coyotes hurlaient, il y a sept ans… L’afflux de la population est tel que le dernier recensement est toujours en retard. Dans cinq ans, te dis-je, ce sera une ville de vingt mille âmes ! Et la petite fille de la cabane, Henri, est aujourd’hui une charmante jeune fille, qui va sur ses vingt ans. Ses parents… Eh ! mon Dieu, oui ! ses parents sont riches. Mais l’essentiel est que nous devons nous marier au printemps prochain. Pour lui plaire, j’ai cessé de tuer aucun être vivant. La dernière bête que j’ai abattue était une louve des prairies. Elle avait des petits. Hélène a conservé un des louveteaux. Elle l’a élevé et apprivoisé. C’est pourquoi, plus que toutes les bêtes du Wild, j’aime les loups. Et j’espère bien que les deux dont nous parlons échapperont à tes pièges et à ton poison.
Henri Loti, le demi-sang, regardait, tout ébaubi, Paul Weyman. Celui-ci lui tendit le portrait. C’était celui d’une jeune fille, au visage doux, aux yeux profonds et purs. Le professeur vit se plisser le front et se pincer les lèvres du métis, qui examinait l’image.
— Moi aussi, dit-il avec émotion, j’ai aimé. Ma Iowoka, mon Indienne, est morte il y a maintenant trois ans. Elle aussi chérissait les bêtes sauvages… Mais les damnés loups, qui me dépècent tous mes lynx, j’aurai leur peau, par le ciel ! Si je ne les tue pas, c’est eux qui m’expulseront de cette cabane.
Sans cesse attaché à cette idée, Henri Loti, en relevant un jour une récente trace de lynx, constata que celle-ci passait sous un grand arbre renversé, dont les maîtresses branches soutenaient le tronc à dix ou quinze pieds du sol, formant ainsi une sorte de caverne inextricable. La neige, tout autour, était battue d’un piétinement de pattes et les poils d’un lapin s’y éparpillaient.