— Il y en a un, disait le métis, qui est plus gros que l’autre, et c’est toujours celui-là qui engage et mène le combat avec le lynx captif. Cela, ce sont encore les empreintes marquées sur la neige qui me l’enseignent. Durant la bataille, le plus petit loup se tient à distance, et c’est seulement lorsque le lynx est estourbi qu’il arrive et aide l’autre loup à le mettre en pièces. Cela encore, la neige me le dit clairement. Une fois seulement, j’ai pu constater que le petit loup était, lui aussi, entré en lutte. Celle-ci avait dû être plus chaude, car un autre sang se mêlait sur la neige à celui du lynx. J’ai, grâce à ces taches rouges, suivi durant un mille la piste des deux diables. Puis elle se perdait, comme de coutume, dans des fourrés impénétrables.
Le lendemain et le surlendemain, le zoologiste suivit avec Henri la ligne des frappes, et il put constater à son tour que les empreintes étaient toujours doubles.
Le troisième jour, les deux hommes arrivèrent à un piège où un beau lynx était pris par la patte. On voyait encore l’endroit où le plus petit loup s’était assis dans la neige, sur son derrière, en attendant que son compagnon eût tué le lynx. A l’aspect de ce qui demeurait de l’animal, dont la fourrure était entièrement déchiquetée et n’avait plus aucune valeur, la figure du métis s’empourpra et il dégoisa tout son répertoire de jurons, anglais et français.
Quant à Paul Weyman, sans trop en rien dire à son compagnon, afin de ne point l’irriter davantage, de plus en plus il se persuada que derrière cet acte anormal existait une raison cachée. Pourquoi les deux bêtes s’acharnaient-elles uniquement sur les lynx ? De quelle haine mortelle était-ce là l’indice ?
Paul Weyman se sentait singulièrement ému. Il aimait tous ces êtres sauvages et, pour cette cause, n’emportait jamais de fusil avec lui. Lorsqu’il vit le métis disposer sur la piste des deux maraudeurs des appâts empoisonnés, son cœur se serra. Et lorsque, les jours suivants, les appâts furent retrouvés intacts, il en éprouva une vive joie. Quelque chose sympathisait en lui avec les héroïques outlaws inconnus, qui ne manquaient jamais de livrer bataille aux lynx.
De retour dans la cabane, le zoologiste ne manquait pas de coucher par écrit ses observations de la journée et les déductions qu’il en tirait.
Un soir, se tournant vers Henri Loti, il lui demanda, à brûle-pourpoint :
— Dis-moi, Henri, n’éprouves-tu jamais aucun remords de massacrer tant d’animaux que tu le fais ?
Le métis le regarda, les yeux dans les yeux, et hocha la tête.
— J’en ai, en effet, dit-il, tué dans ma vie des milliers et des milliers. Et j’en tuerai encore des milliers d’autres, sans m’en troubler autrement.