Mince et la peau fortement teintée, c’était un des chasseurs de lynx les plus réputés qu’il y eût dans tout le vaste pays qui avoisine la Baie d’Hudson. Le Waterfound était pour le gibier un pays de cocagne, où surtout les lapins bottés de neige pullulaient par milliers. Les lynx, auxquels ils fournissaient une abondante pâture, étaient donc également nombreux. Henri Loti était venu, dès l’automne, d’un des Postes de la Baie, prospecter les « signes » de ces animaux et avait bâti la cabane en question, à cinq ou six milles environ du gîte que Kazan et Louve Grise s’étaient choisi.
Au début de l’hiver, dès la première chute de neige, le métis était revenu s’installer dans la cabane avec son traîneau, son attelage de chiens et sa provision de vivres et de pièges.
Peu après, un guide lui avait amené, un beau jour, un inconnu qui venait lui demander l’hospitalité.
C’était un homme de trente-deux à trente-trois ans, plein de sang et de vie, professeur de zoologie, et qui rassemblait, de visu, les matériaux nécessaires à un important ouvrage qu’il avait entrepris, intitulé : Le Raisonnement et l’instinct chez les animaux du Wild.
Il apportait avec lui beaucoup de papier, pour y noter ses observations, un appareil photographique et le portrait d’une jeune femme. Sa seule arme était un couteau de poche.
Il parut, dès le premier abord, sympathique à Henri Loti. Ce fut fort heureux. Car le métis était, ce jour-là, d’une humeur de chien. Il en expliqua la cause à son hôte, le soir même, tandis que tous deux aspiraient leurs pipes à côté du poêle, d’où rayonnait une lueur rouge.
— Étrange ! étrange ! disait le métis. Voilà sept lynx, attrapés par moi dans mes trappes, que je retrouve complètement déchiquetés. On dirait, sans plus, les débris d’un lapin boulotté par les renards. Aucune bête, pas même les ours, ne s’est ainsi attaquée, jusqu’ici, à un lynx capturé. C’est la première fois que pareille aventure m’arrive. Ce qui reste de la peau ainsi saccagée ne vaut pas un demi-dollar. Sept lynx… Deux cents dollars de perdus ! Ce sont deux loups qui me jouent ce tour-là. Deux, toujours deux, et jamais un. Je le sais par les empreintes laissées par eux. Ils suivent ma ligne de trappes et dévorent, par surcroît, tous les lapins qui y sont pris. Ils dédaignent le chat-pêcheur, et le vison, et l’hermine, et la martre, comme ayant sans doute trop mauvais goût. Mais le lynx, sacré Diable[20] ! ils sautent sur lui et lui arrachent le poil, comme vous feriez du coton sauvage qui pousse sur les buissons. J’ai essayé de la strychnine dans de la graisse de renne. J’ai installé des pièges d’acier, habilement dissimulés, et des trappes à bascule, qui assomment mort qui s’y laisse prendre. Ils s’en moquent. Si je n’arrive pas à mettre la main sur eux, ils me forceront à décamper d’ici. Pour cinq beaux lynx que j’ai pris, ils m’en ont détruit sept ! Cela ne peut continuer ainsi !
[20] En français dans le texte.
Ce récit avait prodigieusement intéressé Paul Weyman. Il était de ces cerveaux réfléchis, dont il y a de plus en plus, qui estiment que l’égoïsme de race aveugle l’homme complètement sur nombre de faits, et non des moins intéressants, de la création. Il n’avait pas craint de proclamer hautement, et il avait dû à cette affirmation osée la célébrité dont il jouissait dans tout le Canada, que l’homme n’est pas le seul être vivant capable de raisonner ses actions et qu’il peut y avoir, dans l’acte habile et propice d’un animal, autre chose que de l’instinct.
Il estima donc que derrière les faits rapportés par Henri Loti, il y avait une raison cachée qu’il serait intéressant de découvrir. Et, jusqu’à minuit, il ne fut question que des deux loups mystérieux.